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vendredi 15 mars 2013

Pouvoir des hommes et des mots

Lexicographe n. Douteux personnage qui, sous le prétexte d'enregistrer un certain niveau dans l'évolution de la langue, fait tout ce qu'il peu pour en stopper la croissance, pour en corseter la souplesse et en réglementer l'usage.  Car ce lexicographe, après avoir écrit son dictionnaire, en arrive à être considéré comme "une personne d'autorité", alors que sa tache se limitait à faire un constat, non à définir une loi. La servilité naturelle de l'entendement humain l'investissant d'un pouvoir judiciaire, étouffe la voix du bon sens et se soumt à une chronique qu'elle prend pour un code légal. Qu'un dictionnaire mentionne (par exemple) comme usuel un mot tel qu'"obsolète" et certains s'aventureront à l'utiliser, quel que soit leur besoin de ce mot ou l'intérêt de sa remise en valeur. — ce qui accélère le processus d'appauvrissement et le délabrement du langage.
Ambrose Bierce, Le dictionnaire du diable, trad. Bernard Sallé.





Quand on a certains mots sous la main, on va être tenté de les utiliser, et donc on va leur donner des sens différents bien qu'ils soient synonymes, ou simplement tenter de forcer un sens.
Mais certaines manœuvres sont plus pernicieuses.
Notamment les chouardiens, putain, on a pas fini avec eux. La gauche française est malade de Nietzschéisme et de chouardisme, ces temps-ci.
Notamment, on a désormais un tas de gars très pointilleux qui disent que l'aristocratie consiste dans le gouvernement des meilleurs et que la démocratie devrait accueillir du tirage au sort, parce que c'était comme ça à Athènes, et que c'était mieux.
...Sauf que les stratèges étaient élus. Periclès a été élu quinze ans d'affilée et c'était bien lui l'homme fort du régime.

Mais bref, c'est une maladie qui s'explique très bien, ils veulent du tirage au sort, alors ils disent qu'ils sont les seuls vrais démocrates, et que tous les autres, qui estiment qu'il faut déléguer le pouvoir à certains sont des ARISTOCRATES.
Moi j'ai pas de problèmes avec ça. Je pourrais très bien dire que je soutiens l'aristocratie, si tant est que le terme n'ait pas la connotation négative qu'il a.

On prétend que l'aristocratie signifie "le gouvernement des meilleurs", suivant les définitions de Platon et Aristote, et celles des dictionnaires. Pourtant "aristocratie" a également désigné la caste privilégiée européenne, faite de titres héréditaires et de rentes, bref, la noblesse. Ainsi Alexandre Dumas écrit :
"L'aristocratie n'a qu'une carrière ouverte : la diplomatie. Or, comme, si étendues que soient ses relations avec les autres puissances, le roi de Naples n'occupe pas dans ses ambassades et dans ses consulats plus d'une soixantaine de personnes, il en résulte que les cinq sixièmes des jeune nobles ne savent que faire, et par conséquent ne font rien. "
Le Corricolo, chap. III

"Alors, réellement, certains grands seigneurs étaient plus riches que le roi. Ils le savaient, en usaient, et ne se privaient pas du plaisir d'humilier un peu Sa Majesté Royale. C'était cette aristocratie égoïste que Richelieu avait contrainte à contribuer de son sang, de sa bourse et de ses révérences à ce qu'on appela dès lors le service du roi."
Le Vicomte de Bragelonne, chap. CCXXXVI, l'inventaire de monsieur de Beaufort.

"Les cinq sixièmes des jeunes nobles ne foutent rien.", "aristocratie égoïste" ; Trouvez-vous vraiment que cela désigne, "le gouvernement des meilleurs" dans ce cas précis ? On parle de gens qui ne sont pas les meilleurs, clairement, et qui ne gouvernent pas forcément. Et pourtant on dit "aristocrate", tiens donc. Oh, je suis certain que la noblesse s'estimait faire partie des meilleurs, mais justement, il arrivait qu'ils se tirent dans les pattes et que les règles de succession rigides empêchent justement le meilleur de prévaloir. Dumas croyait à la possibilité d'une noblesse, d'une aristocratie de coeur, que le sang bleu donne un certain sens de l'honneur et fabrique des hommes meilleurs. L'idéologie nobiliaire infiltre son oeuvre. Mais au contraire : il estime que justement ces anges de pureté sont rares au sein de la noblesse. Le Vicomte de Bragelonne, c'est la désillusion d'Athos . Le Roi, Louis XIV, vole la fiancée de son fils Raoul, Porthos et Aramis complotent pour échanger le Roi contre son frère jumeau, Raoul mourra au combat, Porthos écrasé par des roches après un combat contre la garde royale. Le chapitre Roi et Noblesse est révélateur : l'honneur du roi est en cause. L'honneur du plus noble des nobles entache toute la noblesse, et fait presque renier à Athos les serments qu'il fit sur les corps des Rois de France.
Donc clairement, ce n'est pas que le gouvernement des meilleurs.
D'ailleurs, choc : il se peut que les mots changent de sens ou en aient plusieurs à la fois.4
Voyez ce que dit le cnrtl :
A.− POL. Forme de gouvernement où le pouvoir est entre les mains d'un petit nombre de personnes, en raison de leur naissance, de leur fortune ou de leur qualification :
1. Entrez plus avant dans l'histoire de l'Europe; vous verrez les formes sociales, les gouvernemens les plus divers, également en possession de ce caractère de la légitimité. Les aristocraties et les démocraties italiennes ou suisses, la république de Saint-Marin, comme les plus grandes monarchies de l'Europe, se sont dites, et ont été tenues pour légitimes; ... Guizot, Hist. gén. de la civilisation en Europe,1828, p. 6.
PARAD. Aristocratie, oligarchie. ,,Quand une classe peu nombreuse gouverne dans l'intérêt commun, c'est aristocratie; quand elle gouverne dans le sien propre, c'est oligarchie.`` (Lal. 1968).
B.− SOCIOL. Ensemble des nobles. Aristocratie féodale; aristocratie de naissance; haute aristocratie :
2. ... comment mieux expliquer à toutes les jeunes filles de l'aristocratie de naissance et d'argent le cas que je faisais d'elles? Larbaud, A. O. Barnabooth,1913, p. 362.
3. Que cette noblesse française était étrange! Tantôt fidèle, dévouée (...); tantôt insoumise et dressée contre l'état. Pourtant ce n'était pas une caste, une aristocratie fermée, une race à part en France. Bainville, Histoire de France,t. 1, 1924, p. 126.
(...)
C.− P. méton. Qualités de distinction, de finesse, de supériorité, telles qu'on doit les rencontrer chez les meilleurs représentants de la noblesse :
9. ... Mmela comtesse de Morcerf, qui est la distinction, l'aristocratie, la finesse en personne, hésite un peu à toucher une main roturière, épaisse et brutale : c'est naturel. A. Dumas Père, Le Comte de Monte-Cristo,t. 1, 1846, p. 789.
[Avec une nuance de dédain] :
10. Malherbe avait le dédain de tout premier occupant et régnant à l'égard de son successeur immédiat. Il se moquait volontiers, avec l'aristocratie du poëte, de ceux qui disaient que la prose avait ses nombres; il ne concevait pas des périodes cadencées qui ne fussent pas des vers, et n'y voyait qu'un genre faux de prose poétique. Sainte-Beuve, Port-Royal,t. 2, 1842, p. 56,
"Noblesse", terme qu'on peut presque lui substituer, désigne ainsi à la fois une caste génocentrée de jean-foutre qui vivent dans des palaces et une attitude emprunte de respect de l'honneur, de grâce, etc.
Il est faux de dire que l'étymologie supplante tout cela.

On me montre par exemple la définition du Larousse  et on me dit "as-tu l'outrecuidance de dire que tous les dictionnaires de France et de Navarre se trompent ?"
Ben non, il existe de bons dictionnaires.
Mais oui. S'ils ne rendent pas compte de l'usage d'un mot, ils font pas leur boulot.
Leur travail n'est pas de me prescrire comment parler, la langue évolue, mais de compiler son évolution.

On prétend donc user du sens originel et authentique d'aristocratie, enjambant cinq siècles d'usages divergents, mais en réalité si l'on fait ça c'est pour salir l'adversaire avec la connotation négative d'aristocratie. On prétend nier le sens actuel, mais on s'appuie sur les inférences qu'il provoque pour nuire. 
L'idée d'aller puiser aux origines pour trouver le vrai sens d'un mot, c'est comme se contenter du sens de la religio romaine pour définir la religion alors que la religio recouvrait des choses bien différentes.


Religio/supersitio, religion/superstition
Réf. SACHOT Maurice, “Religio/Superstitio” historique d’une subversion et d’un retournement, In. Revue de l’histoire des religions, tome 208 n°4, 1991. pp. 355-394.

Dans cet article Maurice Sachot montre l’évolution conjointe des termes religio et superstitio en latin, et comment ils sont parvenus à avoir les sens que nous leur donnons maintenant, religion et superstition.
Le problème principal de cette approche, c’est que, lorsque je lis superstition, je pense à un ensemble de pratiques magico-religieuses, stupides, fondées sur une incompréhension de la causalité : on s’imagine que les chats noirs portent malheur, que les fers à cheval ont l’effet inverse, etc.
De même, quand je lis “religio” dans un texte romain, je vais forcément penser “religion” alors que le terme “religio” recèle des acceptions très différentes. Il faut éviter plusieurs erreurs.
La première (p.358), c’est de nier l’histoire, tel Michel Meslin dans l’homme romain qui prétend que de la chute des rois, et le début de la République 509 av. J.C. jusqu’à la prise de pouvoir monarchique d’Auguste en 27 av.- J.C. on peut étudier la vie quotidienne du citoyen romain sans distinctions. Sur un demi-siècle ! Sans distinctions !
Dans le domaine de la religion, cela viendrait à utiliser des concepts forgés sur la fin de l’empire, ou forgés par des chrétiens, pour désigner le culte premier des romains, par exemple. Il est clair que les termes, en presque un millénaire, auront évolué, et auront désigné quelque chose d’autre.
La deuxième erreur, c’est l’anachronisme (p.359). Croire que “religio” veut dire “religion” et projeter dessus les catégories que nous en avons, à savoir la religion serait l’intermédiaire entre l’homme, préoccupé par son salut après la mort, et la nature des dieux. Or ce sont des concepts très chrétiens, qui ne font pas sens ici.
Pour les Grecs et les Romains la religion avait d’abord une fonction sociale, et une nature psychologique.
Elle devait fonder la société, les rites la régulaient. On dit souvent, avec exagération que la religion romaine est une religion sans mythes. C’est d’ailleurs de là que vient l’expression “écouter religieusement”. Cela ne vient pas de ce que la messe exigeait une attention accrue, mais bien plutôt de ce que “religio” impliquait le respect scrupuleux des rites, autrement dit des actes prescrits très précisément. Au contraire, la religion chrétienne insistait sur la croyance, la foi, au lieu du rituel ; et sur la vie après la mort, plutôt que la cohésion sociale.

 Et la troisième erreur :
“Si la première typologie de la connaissance revient à nier la temporalité, la seconde typologie, consiste, quant à elle, à ne retenir que cette dernière, en ne considérant les choses que sur un plan horizontal, celui de la causalité. Dans cette peerspective, il n’y a que du factuel, du particulier, de l’évènementiel, et donc pas de déterminisme ni de téléonomie, encore moins de Sens avec un grand “S”, mais seulement de la description, de la narrativité ou de l’explication. Aussi radicalement dite, cette typologie est pratiquement impossible à tenir, même par ceux qui veulent, au nom d’une certaine objectivité scientifique, s’en tenir au descriptif et à l’explicatif immédiat. Aussi recourt-elle, au moins implicitement, à la première pour avoir ddes repères solides. L’une des façons de le faire est de coucher l’axe vertical des principes pour en faire un axe horizontal des commencements. Cela touche souvent l’étymologie, le terme signifiant, comme chacun, la science du vrai. Est vrai ce qui était au début. La vérité était donnée au départ, totale. Au début était la plénitude. C’était l’âge d’or. Avec l’histoire commence la déchéance. L’histoire ne peut être qu’une altération, une dégradation, uun obscurcissement. Qui donc tient le sens premier du mot, tient la vérité du mot. (…) Le travers principal de cette perspective est, paradoxalement, la négation de l’histoire en la ramenant constamment à la causalité et, plus encore, à l’origine vue comme causalité première. Tout ce qui apparaît dans le temps est accessoire, sans importance, pure variation. On ne sera donc pas étonné si le recours à l’étymologie est si fréquent et si l’étymologie donne si souvent lieu à des débats passionnés, surtout lorsqu’on veut faire admettre que la position que l’on tient a pour elle l’appui, non pas seulement de la tradition ou de l’antiquité, mais du fondement originaire des choses.

L’enquête philologique, telle que je la conçois, ne peut en aucune façon servir à justifier des prises de position actuelles. Elle peut seulement rendre compte d’une partie du parcours historique dont résulte pour une part la situation présente.” (Op. cit. pp. 362-363)

L’étymologie de religion, pas de doute, ça vient de religio.
L’étymologie de religio, par contre ?
Elle est très disputée, entre religare et religere.
A ma droite, 70kg de muscle et de raideur hiératique, le sens politique d’une asperge mais le verbe bien tendu, le discours fulgurant, un classique du monde latin, Cicéron (106-43 av. J.C.)défend l’étymologie “relegere”, autrement dit relèguer, déplacer :
“Ceux qui reprenaient (retractarent) diligemment et en quelque sorte relegerent toutes les choses qui se rapportent au culte des dieux, ceux-là ont été appelés religiosi de relegere” (De natura deorum, II, 28, 72, trad. Benveniste)
Benveniste, philologue, dit qu’on peut “inférer le sens de “religere”, “recollecter”, ”reprendre pour un nouveau choix, revenir sur une démarche antérieure”, ce qui est une bonne définition du scrupule religieux.” donc une démarche intérieure, une vertu, un scrupule, une retenue qui fait tenir la société.

A ma gauche, un adorateur du Christ, qui, euh… Qui adore le Christ, surnommé le “Cicéron chrétien”, ce qui la fout mal, vu que du coup c’est Cicéron vs. un ersatz de Cicéron, Lactance (~250-325), qui défend religare, autrement dit, “relier” car :
“Le terme religio a été tiré du lien de la pété, parce que Dieu se lie l’homme (quod hominem sibi Deus religauerit) et l’attache par la piété.“ (Divinae institutiones, IV, 28, 12.)
(Rappelons que Lactance est un con qui croit que la Terre est plate. Un des rares, et un des rares responsables 1) de la perduration de cette croyance, 2) de la croyance erronée que tout le monde y croyait de tous temps jusqu’à Galilée.)

Avec Cicéron c’était déjà illusoire de s’imaginer qu’on trouverait le sens premier de religion, en effet, s’il y a quelque chose que montre l’acharnement des chouards et des autres à prôner que la démocratie représentative c’est de l’aristocratie, c’est que l’étymologie est un terrain de bataille : on veut montrer que le sens originel des mots se bat pour nous, “qu’on veut faire admettre que la position que l’on tient a pour elle l’appui, non pas seulement de la tradition ou de l’antiquité, mais du fondement originaire des choses” pour reprendre les mots de Maurice Sachot. Et c'était déjà le cas à l'époque de Cicéron.
Ici les chrétiens tentent de reforger l’origine du mot “religio” à leur avantage, puisque c’est de leur vision de la foi et de la pratique religieuse que se réclame cette définition. Dès lors il n’est pas vraiment important de savoir si c’est vrai ou pas : ça reflète leur état d’esprit. Par contre il est extrêmement important de ne pas accoler la définition des uns sur les termes des autres, sinon on crée un non-sens total.

On peut nuancer la dichotomie religare/relegere : d’un côté le lien, social ou divin, religare, “relier” de l’autre religere, le scrupule, l’attention extrême portée aux détails.
Ainsi un contemporain de Cicéron, Nigidius Figulus disait, en citant apparemment un poème ancien, que “autant il faut avoir souci des choses religieuses, autant il est mauvais d’être religiosus, d’être toujours poré au scrupule”. Autrement dit, si religiosus a déjà le sens de “très scrupuleux”, il prend déjà une connotation négative, l’attachement excessif aux rites, la répétition compulsive.
Robert Schilling, cité par Sachot, note que 
“Les deux auteurs [Cicéron et Nigidius Figulus] commettent la même inconséquence, en parlant d’une référence verbale différente pour le substantif et pour l’adjectif. Cette inconséquence […] fournit en réalité un témoignage précieux : elle provient de la difficulté qu’éprouvaient les Anciens à distinguer le contenu objectif de la religion de ses incidences subjectives : quand ils traitaient de la réalité de la religion, ils songeaient au concept de ligare, quand ils évoquaient l’aspect psychologique de la religio et du religiosus, ils e référaient à relegere (considéré comme un synonyme de retractare)”
 – L’originalité du vocabulaire religieux latin, in Rites, cultes dieux de Rome, Paris, 1979, p.42-43.
Chez Tite-Live, on peut voir une référence à religare autant qu’à relegere, par exemple.

Malgré le fait que le Romain reconnait sans peine que la religion aide à lier la société, – C’est même une dimension premier, voir Cicéron plus bas – ça ne peut être son étymologie puisqu’on le relie à cette réticence, ce tabou, ce scrupule primordial, et personnel, non pas une dimension d'interdépendance sociale et de lien au divin.
Ainsi les Romains abordent entièrement la religion du point de vue de l’individu, de cette peur devant une situation inconnue, surnaturelle, qui interpelle et impose un temps d’arrêt, d’observance de règles strictes.
Le religion romaine n’est pas guidée par la volonté de connaître le divin, par le sens de la vie, la théologie, la théosophie ou une quelconque alliance entre dieux et hommes. Elle “n’ai rien à voir avec une morale personnelle ou sociale comme celle qui tend à sacraliser l’homme dans les christianismes modernes de l’occident européen ou améicain. Ils sont trop foncièrement convaincus de ce qui sépare les dieux des hommes pour idéaliser l’humanité.” Robert Turcan, religion romaine, t.2 : Le culte.
Pour Cicéron, la religion “consiste juste dans le culte des dieux.” (“religionem quae deorum cultu pio continetur” – De natura deorum, I, 117 .) juste le culte, mais ça ne se limite pas aux temples.
Religio implique un respect envers l’institué, envers la cité. Pour Cicéron, c’est d’ailleur ce respect qui maintient la société en vie, via le concept de Pietas, piété :
“La piété ne  saurait être un “vain simulacre”. Si les dieux ne peuvent ni ne veulent même rendre service aux hommes, c’est toute la vie de la cité qui est remise en cause. Sans recours aux dieux les serments restent vains, faute de sanction surnaturell et l’ordre social est donc menacé” (De natura deorum, I, 4.)

Chaque état a donc sa propre religion” ("Sua cvique civitati religio", Pro Flacco, 26, 68.)

“Si nous nous comparons aux peuples étrangers, nous nous révélons égaux ou même inférieurs dans les autres domaines ; mais dans la religio, je veux dire dans le culte des dieux, nous sommes de beaucoup supérieurs.” (De natura deorum, II, 3, 8, trad. Schelling)

“Quelle que que soit notre propre complaisance envers nous-mêmes, nous ne pouvons pas nous prétendre supérieurs aux Espagnols par le nombre, ni aux Gaulois par la force, ni aux Carthaginois par l’habileté, ni aux Grecs par les arts, ni même aux Italiens et aux Latins par les qualités natives propres à cette race et à cette terre. C’est par la piété et la religion, oui par cette sagesse privilégiée qui nous a fait comprendre que tout est dirigé et gouverné par la puissance des dieux que nous avons montré notre supériorité sur tous les peuples et sur toutes les nations.” (discours aux Sénateurs, De haruspicum responsis, chap.1 9)
Comparez cela à la religion chrétienne, à Augustin qui prétend que la Cité de Dieu est bien plus importante que la Cité terrestre. C’est une conception bien différente.
La religio est donc quelque chose de propre aux romains, c’est sur la pietas et la religio, ce respect des institutions et des dieux qui les garantissent que se base la stabilité de la société (societas), de la cité (civitas) et la survie du monde romain. Il s’agit de quelque chose d’indispensable.
On est encerclé par des peuples nombreux, violents et bien plus doués que nous, seule la cohésion sociale maintien notre emprise sur le monde. Et seule la religio la maintient. CQFD.
La religion romaine est donc une part importante de l'identité romaine, de la romanité, et elle s'attache donc au statut de citoyen : si vous êtes romain, vous pratiquez le culte, sinon c'est que vous n'êtes pas romain.
Pas étonnant que les chrétiens aient voulu récupérer le terme.
Mais ils allaient poser problème puisqu'ils revendiquaient la citoyenneté romaine tout en reniant sa religion, chose impensable pour un Cicéron.
"Dans le monde romain, la religion était publique en ce qu'elle concernait l'ensemble des citoyens romains, et plus précisément qu'elle appartenait aux structures institutionelles par lesquelles la respublica était gouvernée et agissait. (…) Cette religion n'était imposée à personne, plutôt elle s'imposait d'elle-même à tous ceux qui avaient le droit de cité, et ne concernait pas les autres."
– SCHEID John, Rome et l'intégration de l'Empire, 44 av. J.C.- 260 ap. J.C., t.1, Paris, PUF, 1990.

Ca allait d'ailleurs aboutir à la séparation sacré/profane chez les chrétiens romains. Il y a le privé (la religion chrétienne, consentie) et le public (les cultes romains, auxquels on est forcé de souscrire) par conséquent il y a distinction entre le statut de citoyen romain et la religion privée, chrétienne.

Superstitio : la mauvaise religio ?

“Et d’abord c’est celui qui dit qui est” – Tertullien, en gros.
Pendant longtemps, les romains considéraient les chrétiens un peu comme les orphiques, comme une secta, un groupement philosophique.
C’est Tertullien qui a fait ce grand remue-ménage en désignant la religion romaine comme superstitio alors que la chrétienté serait la vraie religio, s’appropriant dès lors le vocabulaire impérial et l’inversant à son compte.
Mais ce sera l'objet d'un autre article, allez voir celui de Maurice Sachot en attendant.

Tout ça pour dire que les connotations ont un pouvoir de feu incroyable, et qu'il ne faut pas les négliger. C'est peut-être même un argument pour la féminisation des titres, après tout, quand on use de titres masculins, on s'imagine des hommes, ça parait normal, ainsi l’énigme du chirurgien,où toute l’ambigüité réside dans le fait que "chirurgien" ne s'accorde pas, bien que le terme "chirurgienne" existe depuis fort longtemps. Ambiguïté semblable qui fait vaincre Eowyn contre le Roi des Nazguls.
Mais dis donc, toi t'arrêtes pas de dire qu'éthique et morale ont des connotations différentes mais le même sens et que la distinction est donc idiote ?
Ben généralement les gens disent que l'éthique c'est un set de règles astreignantes pour la vie en société. Et c'est bien.
Tandis que la morale c'est un set de règles astreignantes pour la vie en société, et c'est mal, parce que ça sonne comme "faire la morale", beeeeh.
Si on n'arrive pas à faire de différence entre les définitions d'éthique et morale, alors je trouve la séparation injustifiée, tandis qu'entre aristocratie au sens de Platon/Aristote et ce que c'est devenu, à savoir une caste qui transmet génétiquement des titres et des pairies, il y a une différence forte, non-négligeable.


Lien :
  • SACHOT Maurice, “Religio/Superstitio” historique d’une subversion et d’un retournement, In. Revue de l’histoire des religions, tome 208 n°4, 1991. pp. 355-394. Disponible sur Persée, ici.

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