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vendredi 4 janvier 2013

Cinquième méditation sur le conservatisme, l'espéranto, la table rase.


<Récapitulons un peu le début de ce cycle de méditations.
Ma première méditation s’appliquait à montrer que l’éthique minimale, chère à Ruwen Ogien ne suffisait pas toujours à trancher un dilemme par la simple mention de "préjudice" commis.
Ma seconde méditation décrivait les différentes acceptions du principe de non-nuisance et parlait aussi de la notion de préjudice.
Ma troisième méditation cherchait à montrer que le métatexte qui affligeait les scouts et les liait aux jeunesses hitlériennes entre autres était injustifié, ou du moins qu’il devrait dès lors être étendu aux dojos de judo, ce qui n'était pas le cas .
Ma quatrième quant à elle cherchait à voir si la morale scoute n’était pas conservatrice, si les accusations de congruence avec l’armée n’étaient pas justifiées et concluait qu’au final le scoutisme se basait bien sur une éthique des vertus — puisque centré sur l’individu et prônant une loi faite de caractéristiques individuelles — mais des vertus sociales, tournées envers les autres et donc forcément bénéfiques à la société.
Note : Dans les faits, les langues évoluent et c'est idiot de s'accrocher à des points de grammaire. Toutefois il faut en défendre les règles au maximum et s'incliner quand notre propre orthodoxie nous rend incompréhensible pour les autres. Il ne s'agit pas tant d'agir de concert que d'utiliser la locution la plus répandue, d'où mon soutien à l'anglais et le mépris que je porte à l’espéranto.>




Ma cinquième, la voici. Il s’agit de parler de société plus avant. On en a beaucoup parlé, pour justifier le bien-fondé ou le bien d’une action, pour dire que le scoutisme était bien, pour dire que le scoutisme était mal selon le rapport qu’on avait avec le reste de ses congénères.
J’avais parlé de ma position du libertaré : en somme, pour mettre à l’épreuve le blabla mal débouché de certains de mes amis, je me contentais de leur vomir dessus une vulgate libérale assez simpliste, et simple, prônant l’absolue autorité du libre marché et la toute puissance des optima de Ferrato. Ce faisant j’en profitais pour cogner sur Platon et Marx, parce que la République me turlupine au point que j’ai du mal à l’imaginer comme autre chose qu’un grand sarcasme, et Marx parce que ce mec n’a jamais filé le moindre plan pour la transition en douceur vers sa société démocratique, communiste, où on peut aller pêcher l’après-midi, lire le soir et aller à l’usine le matin avant la récré, c’est fâcheux. Le bougre se contentait de dire qu’un jour on allait tous les buter ces putains de capitalistes, c’était inéluctable. Il ne s’intéresse pas vraiment à la prise du pouvoir, plus à l’analyse dialectique des rapports de forces de productions, de marchandises, etc. C’est d’ailleurs pour ça qu’en Russie des marxistes purs et durs se feront débouter au profit de Lénine.
Pourquoi ? Simplement pour ce que Marx a dit : rappelons-nous ce que je disais des utopies très très compliquées et sans réel plan de transition :
«Plutôt que chercher quelles actions sont justes,<sous-entendu juste, là, tout de suite> on trace des plans grandioses, des temples magnifiques qu'on voudrait édifier et au sein desquels toute action nous paraîtra plus simple que dans le monde complexe où nous nous trouvons...
Pire : Marx, quand le monde parfait est inéluctable.
Tout le monde cherche à  construire une société mieux, affirmant que dans cette société future, les actions seront TOUTES automatiquement justes. Plutôt que de chercher à émanciper les prolétaires, Marx s'attachera à prouver dialectiquement que leur révolution est inéluctable. De ce fait, il ne peut que détester le socialisme faible, celui de la soupe populaire, des allocations et des hausses de salaires. Pourquoi ? Mais parce que si on laisse l'ouvrier avoir sa petite chaumière, son petit charbon et son petit fauteuil, et son petit théâtre pour ses jours de congé, il va s'en SATISFAIRE ma bonne dame ! Hé oui ! Il va contribuer à entretenir le vilain système capitaliste en continuant à travailler et en aliénant son travail !
(…)
Que faut-il donc faire ? Simple : affamer les prolétaires. Rien de plus. Continuer le capitalisme jusqu'à l'outrance, jusqu'à ce que le capital ne soit plus contenu que dans les mains d'un nombre restreint de capitalistes, que les hordes de millions de prolétaires se révoltent, les zigouillent et s'emparent des moyens de production, et - enfin - après cette rébellion Raghnarokienne, cette "lutte finale" ils peuvent jouir du fruit de leur travail et de leurs usines et chanter en travaillant.
Camus a bien décrit la dialectique de cet Apocalypse du prolétariat dans l'Homme Révolté. Marx ne veut pas améliorer la condition du prolétariat, il veut sortir le prolétariat de sa condition. Pas la peine de passer du sparadrap sur les plaies des ouvriers, puisque ça ne fait que ralentir le mouvement inéluctable de l'histoire en leur faisant accepter leurs douleurs. Cette révolution, ça VA forcément arriver. Et donc dès l'instant où l'on s'imagine que ce combat final des prolétaires contre les quelques capitalistes restants est inéluctable, pourquoi l'attendre ? Pourquoi attendre que les capitalistes assèchent la société et fassent souffrir le peuple pendant des années, alors que de toute façon on va finir par les buter ces sales capitalistes ? Massacrons-les direct, bim. Puisque c'est inéluctable.
C'est ce que fit Lénine. Il prétendit que la Russie - pays arriéré et majoritairement agricole - n'avait pas besoin de subir les affres de la révolution bourgeoise - étape obligée du schéma marxiste ! - et pouvait passer direct à la révolution communiste. C'est ce qu'il nomma "l'accélération de l'histoire", on saute des étapes. Il n'y a pas assez de forces de production ? Hé bien, on n'a qu'à les produire nous-même. Ainsi naquit le capitalisme d’État. Il eut lieu en URSS jusqu'en 1991, le "socialisme complet" n'eut jamais lieu. De toute façon le socialisme complet n'est pas un état de fait figé. Il faut tempérer cette vision téléologique, notamment parce que Marx, justement, ne voulait pas penser le socialisme en terme d'horizon fixe, mais comme le mouvement d'émancipation des travailleurs. Il dit d'ailleurs... «L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.» -Karl Marx (1864)
...Alors qu'en face, on aura Lénine qui t'expliquera que "ok les gars, pas besoin d'être prolétaire pour comprendre les prolétaires, alors je vais m'occuper de penser à votre place, KTHXBYE.".»

Lénine avait pour but la conquête du pouvoir (et il y arrivera) l’accélération de l’histoire et la prise en main du pouvoir, supposément pour le rendre au peuple un jour. C’est pour ça qu’il supplantera les Plekhanov qui voulaient, euh… Attendre ? Laisser le capitalisme opprimer les gens parce que c’est le seul moyen d’avoir assez de prolétaires ? Répéter sans cesse que le capitalisme c’est mal, mais que c’est nécéssaire, c’est pas sexy du tout.
Je hais par contre les utopies qui passent par la table rase, qui projettent de me tuer, tiens, parce que c’est pour la bonne cause, si j’ose émettre une certain remontrance. N’appelons pas cela une utopie, parce que ça ne colle définitivement pas à tous les régimes qu’on pourrait imaginer installer. Utilisons plutôt le mot «Vacatopie» : le lieu du vide.
Une vacatopie, une table rase, ça me fait penser à Lancelot dans la saison VI de Kaamelott qui fout le feu à la table ronde et qui poursuit tous les autres chevaliers sur les conseils de Méléagant. Donc déjà les radicaux qui ne veulent pas tenir compte de l’histoire, ça me parait idiot. On ne peut pas tout faire oublier aux gens, et on ne peut pas leur demander de renoncer, par exemple à leurs anciennes préférences pour leur servir la société unique, la panacée, le remède magique qu’on leur aura concocté, ils n’en voudront pas.
Et émanciper des gens malgré eux, c’est ridicule.

Le progressisme tellement extrême qu’il conduit à oublier ou modifier l’histoire entière pour l’enterrer me parait donc déficient : l’inertie des divers individus feront qu’il ne pourront pas l’oublier. C’est notre mémoire qui fait de nous des êtres continus. Donc à moins de vouloir interromptre la continuité de notre conscience (i.e. un truc pas réjouissant genre nous tuer) ou de prendre un monde peuplé de nourrissons, c’est difficile.
Le conservatisme à l’extrême me parait tout aussi ridicule : vouloir l’immobilité ultime dans les rapports sociaux. Ce serait risible de s’imaginer que des sociétés tiennent comme ceci, à moins de très petites sociétés, et encore, c’est illusoire de croire que des aborigènes ou des tribus amazoniennes, ou des mayas ou que sais-je aient persisté telles quelles pendant des millénaires. Sans traces archéologiques il nous sera parfois difficile de déterminer leur passé, mais il est clair que quelque chose aura changé, leurs groupements totémiques ou que sais-je. (Je relis la Pensée Sauvage)
Dans les deux cas, progressisme extrême comme conservatisme extrême sont risibles, car nul ne les défendrait pour eux-mêmes. Personne ne tient absolument à ce que tout change ou que tout reste pareil, on tient simplement à ce que les bonnes choses restent et que les mauvaises disparaissent. Bien sûr si on est pénetré de l’idée d’un équilibre si difficile à établir qu’il faut a) tout raser pour le créer ou b) tout laisser en place afin de ne pas le perturber, on se retrouve dans les deux cas de figure décrits. Dans les deux cas, progressisme/conservatisme extrême on s’imagine que les choses sont imbriquées dans un réseau de relations trop complexes pour les modifier par parcelles, et c’est à mon sens une erreur, du moins pour le progressisme. Le conservatisme peut se tenir, en étant très malheureux, après tout, dès que quelqu’un est mécontent et tente d’améliorer son sort, il nous déplait, forcément : on pleure au moindre changement que la société va effondrer, même si on est un néo-nazi gay amateur de My Little Pony, tiens. Qui interprète mal My Little Pony, mais c’est pas vraiment la question, le problème c’est qu’on devrait pas se servir de contes de fées multicolores américains faits pour vendre des jouets pour façonner sa vision du monde dessus. Bref.
Si on considère que la société telle qu’elle est n’est pas perfectionnable, alors on devrait ne jamais au grand jamais se plaindre, et vu tous les caliméros autour de moi, je crois que de tels gens n’existent pas. On doit se plaindre au moins des sales gauchistes de merde qui mettent notre société en péril, ce qui est une forme de contresens, puisqu’il nous faudra alors expliquer comment le revenir à nos traditions pourrait nous sauver des sales gauchistes, puisque c’est bien la société ancienne qui a fini par les produire. Notre passé contient les germes de sa destruction, les vers qui se multiplieront en son sein et feront de sa chair le tertre du futur.
Et gageons que les mecs qui pronent de juste se pointer au parlement et de voter «non» à tout ce qui se pointera sans jamais rien proposer ne risquent pas vraiment d’être élus dans nos terribles démocraties libérales corrompues.
Voilà, j’ai élagué deux extrêmes je peux désormais me placer tel un salomon vainqueur au confluent des milieux, dans la juste voie du milieu, de la tempérance, et blablabla sophisme douteux. C’est tant mieux, parce qu’après avoir tapé sur Platon et Marx, tous mes potes gauchistes francs-maçons me lançaient des pierres, et j’ai eu peur de devoir devenir un truc comme un libertarien ou un néolibéral pour de vrai. Ouf, pas besoin de la table rase.C’est une logique d’espéranto, de langue unique inventée, d’imposer un système à tous. Le succès de l’espéranto dépend, entre autres, du délaissement progressif de l’anglais comme lingua franca, c’est donc une défaite assurée.
Tiens, la langue.
Prenons l’exemple de la langue française.
C’est un point intéréssant parce que des gens extrêmement progressistes sur le plan social peuvent au contraire avoir des crises cardiaques quand on dit «des z’haricots» ; et des gens qui mettent le dieu de l’orthographe à rude épreuve dans sa tombe* peuvent par contre être profondément réactionnaires.
Si on considère qu’un point de la langue est fatiguant, idiot, absurde, ou compliqué, on devrait avoir le droit de le changer, non ?
Et à plus forte raison si on le considère comme injuste, i.e. sexiste. En première ligne, les règles d’accord des noms, pronoms et adjectifs au pluriel, ainsi que les règles d’accord des titres et métiers au féminin. Moi le premier, j’avoue, j’ai péché, j’ai dit qu’il fallait pas accorder les titres, parce que les titres sont censés être neutres, et qu’en français, le neutre est identique au masculin.
Là, forcément on peut pas s’empêcher de trouver que c’est un peu injuste, non ? Rien ne préconise, en soi, l’identité du neutre et du masculin. Est-ce que c’est pas un peu salaud de considérer que le masculin est la règle et le féminin la variation ? Si on avait séparé dans la langue plutôt que le féminin et le masculin les mots «noirs» et les mots «blancs» et qu’on accordait les pronoms différemment selon que les gens auxquels ils se rapportent soient de couleur blanche ou noire et qu’on utilise le pronom «blanc» pour un groupe de 10 personnes noires plus une blanches, est-ce qu’on ne serait pas un petit peu raciste sur les bords, d’estimer que le blanc mérite tant d’importance, jusqu’à modifier la classification entière de son groupe ? Que les titres ne s’accordent pas au «noir». A entendre cette société, on aurait l’impression de voir que les gens de métier sont tous blancs, que les noires ne sont désignés que quand ils sont tous noirs.
Vous me direz que ce serait idiot, n’est-ce pas, de séparer les mots en «blanc» et «noir», mais ne l’était-ce pas aussi de séparer les mots en masculin et féminin ? N’était-ce pas idiot d’ériger la séparation des sexes en une telle importance qu’elle devait distinguer tous les noms ? Etait-ce tellement la guerre des sexes qu’on devait classer le soleil, la lune, tous les astres, les plantes, les animaux, les ustensiles dans son camp, en se dépêchant de lui attribuer son sexe ? N’est-ce pas un très gros exemple du Principe de la Schtroumpfette : le mâle est la norme, la femme l’exception ? (ça rejoint d’ailleurs la médecine de Galien qui imaginait que la femme était un homme incomplet, grosso modo)
Une des thèses principales de Lévi-Strauss, notamment sur le totémisme, c’est que l’homme a besoin de classer. Le monde est gros, complexe, il faut trier, sinon on va se perdre. Alors on créer des distinctions parfois arbitraires, en s’aidant de la nature. L’homme a vu une séparation entre hommes et femmes (malgré tout mon assentiment quant à l’importance de la structure sociale dans la construction de l’identité sexuelle admettons que les médiévaux dont on parle n’aient pas eu la même subtilité d’observation et se soient contenté de compiler les caractères sexuels extérieurs) et il l’a incorporée dans la langue, séparant des mots parfois trop similaires. Plutôt que d’inventer un nouveau mot, imaginons, réutilisons le au féminin, et pouf, magique, autre mot.
Lévi-Strauss et Dumézil avaient d’ailleurs plaidé dans une intervention commune pour la non-féminisation des titres, à moins que l’usage ne les ait déjà consacré, ce qui fait qu’ils admettent être conservateurs au point d’approuver les innovations faites dans leur dos, à condition qu’elles soient déjà vieillies.
Quels arguments leur opposent leurs contradicteurs, quant à la féminisation des titres ?
Ben premièrement, c’est sexiste qu’un homme ait un adjectif qui soit masculin, alors qu’une femme n’en aurait pas un féminin. Ensuite, comme argument de la praticabilité de la mesure :
1) On n’en a pas besoin. L’anglais se démerde très bien avec des noms non-accordés au féminin/masculin, et avec des titres neutres et très peu d’accords, sauf pour les pronoms, et encore, on trouve très facilement moyen de «neutraliser» tout sans passer par des adjonctions qui remplissent les internet-te-s et les tracts des militant-e-s les plus divers (comme ceci). Ca mutile les mots de traits et de lettres supplémentaires. Plutôt que de choisir un terme, ça avoue qu’on ne SAIT PAS quoi mettre et on les concaténe.
  • Juger une langue aux critères d’une autre c’est idiot. Les langues ont des histoires, peu nous importe ce qu’a fait l’anglais. L’anglais n’a pas eu d’Académie Française pour le juguler, aussi il changea beaucoup plus. Et change toujours beaucoup. Au point que Bootylicious, terme inventé pour parler des fesses de Beyoncé, est passé dans le dictionnaire Oxford. Veut-on vraiment que tout néologisme un peu baragouiné par les médias passe dans le dictionnaire, et qui plus est des dictionnaires tenus par des privés ? Ah, merde, c’est déjà ce qui arrive, j’ai rien dit.
2) Aucune raison pour que la langue soit comme ça, accorder les mots suivant nos parties génitales n’apporte fondamentalement rien. Un mot «masculin», ça ne veut rien dire. Il n’y a aucune raison pour supposer qu’un livre soit UN livre. A part bien sûr qu’ene livre c’est tout à fait autre chose.(ce qu’on disait sur le classement s’applique ici)
Premièrement, ça contredit un peu le premier point. Si accorder un adjectif ou un nom au féminin n’a aucun sens, pourquoi une femme se sentirait-elle lesée qu’on lui accolle un titre «masculin» ? Non, la féminisation des métiers a commencé très tôt, et elle avait un sens : distinguer des gens suivant le genre. Par contre, des gentils mecs veulent tellement traiter les gens équitablement qu’ils prétendent que pour générer des inférences linguistiques équivalentes, et donc que les termes aient la même portée et le même retentissement, il ne faut pas les accorder, sans quoi on créera une distinction entre policier/policière, qui risquerait d’être préjudiciable aux policières. C’est pensé comme il faut et je confesse avoir fait partie de cette mouvance, mais disons, c’est bien pratique pour un mec d’avoir un nom bien accordé puis de dire aux autres qu’il faut pas l’accorder. Pourquoi ? Parce que c’est comme ça, le genre masculin est le genre «non-marqué» autrement dit le genre «normal». Et c’est comme ça. C’est le point de vue des gentils phallocrates de l’Académie (lien) :

La féminisation des noms de métiers, fonctions, grades ou titres : controverse
En 1984, le Premier ministre crée une « commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes ». Le décret indique notamment que « la féminisation des noms de professions et de titres vise à combler certaines lacunes de l’usage de la langue française dans ce domaine et à apporter une légitimation des fonctions sociales et des professions exercées par les femmes ».
L’Académie française, qui n’avait pas été consultée, fait part de ses réserves dans une déclaration préparée par Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss. Elle dénonce en particulier le contresens linguistique sur lequel repose l’entreprise : il convient de rappeler que le masculin est en français le genre non marqué et peut de ce fait désigner indifféremment les hommes et les femmes ; en revanche, le féminin est appelé plus pertinemment le genre marqué, et « la marque est privative. Elle affecte le terme marqué d’une limitation dont l’autre seul est exempt. À la différence du genre non marqué, le genre marqué, appliqué aux êtres animés, institue entre les deux sexes une ségrégation. » Aussi la féminisation risque-t-elle d’aboutir à un résultat inverse de celui qu’on escomptait, et d’établir, dans la langue elle-même, une discrimination entre les hommes et les femmes. L’Académie conteste enfin le principe même d’une intervention gouvernementale sur l’usage, jugeant qu’une telle démarche risque « de mettre la confusion et le désordre dans un équilibre subtil né de l’usage, et qu’il paraîtrait mieux avisé de laisser à l’usage le soin de modifier ».
Une circulaire du Premier ministre recommanda, en 1986, de procéder à la féminisation des noms de métiers, fonctions, grades ou titres dans les textes officiels et dans l’administration. Elle ne fut guère appliquée. Puis, en 1997, certains ministres du gouvernement préconisèrent pour leur compte la forme féminisée « la ministre », ce qui provoqua une nouvelle réaction des académiciens. Dans une circulaire du 6 mars 1998, le Premier ministre constata le peu d’effet du texte de 1986, mais recommanda à nouveau la féminisation « dès lors qu’il s’agit de termes dont le féminin est par ailleurs d’usage courant ». Il chargea la commission générale de terminologie et de néologie de « faire le point sur la question ».
Le rapport de la commission a été remis au Premier ministre en octobre 1998. Il rappelle qu’une intervention gouvernementale sur l’usage se heurterait très vite à des obstacles d’ordre juridique et pratique, et qu’on peut douter, de toute façon, qu’elle soit suivie d’effet. Il établit une nette différence entre les métiers d’une part (où les formes féminines sont depuis toujours en usage et ne posent pas de problème particulier), et les fonctions, grades ou titres d’autre part, qui doivent être clairement distingués de la personne. La fonction ne peut être identifiée à la personne qui l’occupe, le titre à la personne qui le porte, etc. ; pour cette raison, l’utilisation ou l’invention de formes féminines n’est pas souhaitable.»

Rappelons que le point principal de la controverse, c’est qu’un titre ne s’accorde pas, contrairement à un métier, car la personne qui occupe le poste n’est pas le poste lui-même.
Allez dire ça à un baron, une baronne, un duc ou une duchesse, un roi ou une reine, un marquis ou une marquise, tiens, c'est vrai que les titres ne doivent pas s’accorder. On me dira que c’est parce que leurs fonctions différent. C’est... Pas toujours vrai. Et puis pour l'Académie Française, précédemment Académie ROYALE ça la fout mal que le titre "Roi" s'accorde.
Argument suivant contre les méchants académiciens :
3) En outre, d’autres identités sexuelles existent désormais, si l’on voulait vraiment coller à la nature, on devrait inventer des genres grammaticaux.
  • En fait ce point prend l’argument de Dumézil et Lévi-Strauss à la lettre, mais dans les faits, personne n’est vraiment conscient de «l’équilibre naturel» de la langue, ni de ce que ça veut vraiment dire, on suppose juste qu’il existe puisqu’elle a survécu jusqu’ici et que ça nous arrange de ne pas avoir à la réécrire. On ne se base pas sur une ordonnance naturelle, mais sur celle, préexistante et construite de notre langue, qu’on cherche ensuite à justifier parce qu’elle servirait à classer le monde, ce qui est de mauvaise foi, puisque ce n'est pas pour classer le monde qu'on veut la garder telle, sinon il faudrait effectivement défendre une inégalité entre l'homme et la femme.

4) Enfin, on pourrait tenter une analogie : on dit bien un tueur et une tueuse, non ? Alors ne devrait-on pas dire un policier et une policère ? Des noms qui décrivent des actions s’accordent, mais pas s’ils décrivent des fonctions ?
  • Déjà, tous ne s’accordent pas. A ce compte-là je pourrais me plaindre : je veux dire, on dit «la victime» de façon invariable, je trouve cela outrageant, je veux qu’on m’appelle «le victime».

Problème principal : la logique qui fait qu’on ne féminise pas les titres (à savoir que les titres sont neutres et que neutre=masculin) devrait nous pousser à changer la règle d’accord du pluriel pour les groupes composés de genres différents, puisqu'elle utilise absolument la même logique. Normalement, vous le savez, il suffit de mettre un homme dans un océan de femmes pour, comme une goutte d’encre lâchée dans la mer, les pervertir de notre testostérone et désormais qu’on désigne le groupe entier par «Ils».
«999 femmes et un homme sont bleus» font "ils".
Henriette Zoughebi, entre autres, a prôné la règle de proximité, autrement dit, définir l’accord selon le terme le plus proche de l’adjectif à accorder. Ce serait tout aussi idiot pour plusieurs raisons :
1) la phrase ci-dessus resterait inchangée, puisqu’homme est plus proche du verbe. Si l’on trouve néfase d’accorder un groupe composé majoritairement de femmes au masculin, dans 50% des cas, le problème reste.
2) On dira que ça change l’arbitraire de l’histoire de notre langue par l’arbitraire, plus variable, de la place dans la phrase. Déjà, ça m’emmerde parce qu’on veut compliquer le schmillblick, ensuite, ça ne fait que remplacer un arbitraire par un autre arbitraire. Dans ce cas, les terribles académiciens n’auraient qu’à faire leurs phrases en garant le masculin le plus proche du participe passé ou de l’adjectif à accorder, afin d’embêter les féministes, il serait toujours possible de former des méchantes phrases sexistes, on aurait simplement un ordre obligé de mots pour le faire. Ensuite, si on remplace un arbitraire par un autre, on n’ajoute pas vraiment de logique. Enfin, ça instaure une hierarchie dans la phrase, qui auparavant amalgamait les deux indifféremment. Ca ferait que les locutions «le chat et la pomme» et «la pomme et le chat» ne seraient plus équivalentes, ce qui pourrait avoir des conséquences bien plus importantes sur le reste de la langue à long terme.
3) Ca ne vous permet pas de trancher dans le cas où un groupe de gens de sexe indéfini doit s’accorder.
L’Odieux Connard le disait : dans le cas où vous souhaitez parler, par exemple du fait que «les jeunes sont bleu…» Vous ne pouvez rien ajouter puisqu’il serait fondamentalement sexiste de considérer que «les jeunes» est masculin, non ? La jeunesse serait-elle le privilège des mâles ?
4) Et finalement, ce n'est même pas du progressisme, puisque ça veut simplement réintroduire l'ancienne règle de grammaire qui prévalait avant le XVIIe siècle, la règle de proximité. C'est le conservatisme le plus extrême, l'idée qu'à l'origine tout était mieux, avant de se faire corrompre par des mâles.
5) Ca ne résoud absolument pas les autres problèmes liés au fait que le "masculin l'emporte sur le féminin" selon leur logique ils seront pourtant tout aussi néfastes. Quoi ? Ce serait moins pratique à faire ? Et vous croyez qu'on s’embarrasse de pareilles considérations ? Nous ne cèderons pas à la facilité.
Pour vraiment abolir la ségrégation linguistique féminin/masculin, il faut…Détruire le français. Que faire d’autre ?
1) passer tout au masculin. NON C’EST SEXISTE
2) passer tout au féminin. NON C’EST SEXISTE, MAIS MOINS, PARCE QUE LES FEMMES C’EST MIEUX
3) parler au féminin entièrement les jours pairs et masculins les jours impairs.
4) Rejoindre l’OuLiPo et ne JAMAIS utiliser de termes sexués. C’est sérieusement impossible. En fait, non, cette dernière phrase respectait la règle. Mais celle-ci non. Mais bon, vous êtes pas un glandu, allez, Perec il a fait un roman sans «e» vous pouvez bien faire ça, pour la cause, espèce de putain de phallocrate !
Et finalement, bien entendu :
5) créer un genre neutre.
C’est la seule solution. La dernière étape c’est de tout foutre dans le genre neutre, de créer des nouveaux pronoms. Je propose le/la/les > lu/les un/une/des > u/des et el/ons pour les pronoms(avec le on). Et on mettrait des X comme unique terminaison, histoire de bien faire une croix sur l’ancienne langue.
Pardon, je voulais dire, histoire de bien faire u croix sur l’ancienx langue. Mais là encore le sexisme se ferait sentir dans la prononciation. Dira-t-on «l’ancien», «l’ancienne» comme ce fut l’usage sous le joug du vil patriarcat ou «l’ancienxe» comme ne manqueront pas de bégayer les écoliers après ma réforme de l’orthographe de 2037, histoire de bousiller ça par le feu ? Supprimer le masculin et le féminin en français n’est pas possible. Accorder les métiers, oui, les titres, oui, mais changer les règles d’accord du genre ? Ca reste impossible sans créer des pronoms neutres, singulier et pluriel, et donc de changer quasiment toutes la langue.
«Et puis, pourquoi on devrait dire «il pleut» ? Pourquoi pas «elle» pleut ? Tu considère que les hommes sont habilités à représenter la nature et l’univers dans son entier ? Inventons un nouveau pronom impersonnel !» Et il faudrait encore en choisir un pour remplacer celui/celle/ces/celles/ceux et autres. Disons «cex», ça va bien.
Et vu le bordel que c’est sur Tumblr avec tous ces gens transgenres qui inventent des pronoms, alors qu’en anglais existent des périphrases plus simples, (mais chacun est libre de ne pas se reconnaître dans une tournure de phrases, simplement la multiplication des termes peut être contre-productive si elle mène à des petites guéguerres ou qu'au contraire le "Ze" passe pour une faute de phrase et qu'il faut continuellement expliquer les nouveaux pronoms qu'on vient d'inventer) on peut être sûrs qu’il y aurait une sacrée guerre linguistique sur le choix de ces pronoms, à considérer qu’on agrée tous un jour sur leur utilité.
Pardon : «Et vu l bordel que c’est sur Tumblr avec toux cex gens qui inventent des pronoms alors qu’en anglais existent des périphrases plus simples on peut être sûrx qu’il y aurait une sacréx guerre linguistique sur l choix de ces pronoms, à considérer qu’on agrée toux un jour sur leurx utilité.»
Putain, le retour de Rabelais, les mecs.
Et encore je suis pas sûr d’avoir foutu la moitié des X où il aurait fallu. Alors que j’ai mis deux minutes à taper ce machin et que j’ai décidé moi-même de la règle. Imaginez le bordel que ce serait s’il y avait un concours perpétuel de justice sociale au sein de la grammaire, on n’en aurait pas fini.
Et c’est le problème avec la langue : elle fonctionne parce que tout le monde a la même. Il ne faut donc pas y toucher sans quoi chacun aurait le droit de la foutre en l’air et donc, tout le monde le ferait, et donc, on ne se comprendrait plus. TOUR DE BABEL.

Suggestion suivante : la vacatopie, la table rase, la tabula rasa. On invente une nouvelle langue. Genre l'espéranto. Et ça supprime toute histoire. Et tout consensus. Pourquoi untel déciderait-il plutôt qu’un autre ? Pourquoi est-ce que je n’ai pas le droit d’inventer des mots ? On manquerait de références communes, et ce serait donc un travail de longue haleine. On risque même de se retrouver, à nouveau, avec des langues différentes, dans des foyers différents si les gens n’échangent pas assez.
(Remarquez j’entendais des gens me dire que des enfants étaient élevés avec l’espéranto et qu’après il apprenaient très facilement l’italient, l’espagnol, l’anglais et finissaient quadrilingues à 12 ans, avec l’anglais, pourquoi pas. Mais ça montre seulement que des parents qui ont appris une langue inutile à leur enfant s’appliquent à leur en apprendre d’autres histoire de ne pas les ostraciser. Ses vertus «éducatives» sont encore à prouver.)
Dans les faits, il me parait plus raisonnable de prendre l’anglais, qui existe déjà et est bien plus répandu. Parce qu’il a une histoire, et que dès lors en cas de litige grammatical on peut se baser sur cette histoire pour trancher. Il n’y a pas de logique propre aux sons qui formerait les mots. L’espéranto c’est le règne de l’arbitraire.
Est-ce à dire qu’il faut, pour conclure notre exemple, dire la même chose de la société ? Il ne nous faut qu’une seule société,on utilise tous la même, alors il faut éviter d’y toucher et la laisser la plus identique possible à elle-même. Faux : il y a une différence entre langue et société : la langue est la même pour tout le monde, elle est transcendante. Elle dépasse le simple individu. Elle n’est pas contenue dans un seul livre, ni d’ailleurs par les Académiciens, puique des phrases fausses ou incomplètes peuvent avoir une signification contextuelle, que des jargons et des patois se créent. En outre, le fait que les Académiciens admettent des nouveaux mots de temps à autre montrent qu’ils sont conscient de l’évolution de la langue en dehors d’eux. Et le fait que les gens se tournent avec tant d’insistance vers l’AF ou le gouvernement montre qu’ils sont préoccupés que les changements se fassent à l’unisson. Au fond, c’est très mauvais pour les conservateurs, la métaphores, parce qu’elle voudrait dire qu’il faudrait changer toute la société d’un coup chaque fois que l’Académie le demande.
Ce qui est le point de vue des progressistes extrêmes décrits plus hauts, ou plutôt des progressistes qui veulent passer par l’état pour imposer d’en haut un progrès à toute la société.
Par conséquent la grammaire n’est ni progressiste ni conservatrice, elle est simplement obéissante. Et elle obéit à une autorité définie arbitrairement (En l’occurence l’Académie Française***) afin de ne pas avoir de changements divergents et de scinder la langue.

La société, elle, contrairement à la langue n’est pas la même pour tout le monde. Nous avons la possibilité d’utiliser la totalité de la langue, c’est même le but, afin d’exprimer les choses. Mais la totalité de la société ? Non. Elle est inégale, voire inégalitaire. Et dans la mesure où on fait une analogie, si l’on milite pour que tout le monde soit à l’unission grammaticalement et que, pour je ne sais quelle raison on accorde tant d’importance à la grammaire** qu’on ira jusqu’à aligner nos positions sociales sur notre position grammaticale, il faudrait souscrire à l’égalitarisme le plus pur.

Cette conclusion n’est pas logique, elle veut simplement insister sur le fait que la langue et la société sont des choses distinctes.
La vraie faille de raisonnement c'est d'utiliser comme argument le "il n'y a pas de raison pour qu'on laisse cette règle en place" :  la langue est du domaine de l'arbitraire, il n'y a AUCUNE raison fondamentale pour que ces sons ou ces suites de caractères signifient cela. Par conséquent, on pourrait tout changer et tout supprimer. On n'a aucune raison de s'arrêter en si bon chemin.
Et sur le plan de la société, il n'y a pas non plus de raison pour qu'on force les femmes à couvrir leurs seins, mais à ce moment-là je devrais pouvoir me balader la bite à l'air également.
Après tout, ça ne cause au gens, aucun préjudice.
Retour à la première méditation.





Notes
*Sisi, des dieux dans des tombes ça existe. Appolon en avait une à Delphes. L’orthographe, après tout ce qu’on lui a fait et si on peut considérer qu’il possède un dieu, doit bien en avoir une aussi.
**Après tout si on considère que l’accord du pluriel des groupes mixtes ou des pronoms suivant le genre est un danger pour la société, c’est qu’on doit beaucoup aimer la grammaire.
***En Angleterre, ce serait plus ténu, mais par exemple le dictionnaire d’Oxford est un sérieux concurrent. On dira que l'AF est un groupement de vieux sexistes, mais je ne suis pas sûr que Simone Veil corresponde à l'épithète.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.