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mardi 18 décembre 2012

Troisième méditation sur la morale et le scoutisme.

"Une vérité énoncée avec de mauvaises intentions surpasse tous les mensonges de l'imagination."
William Blake

Pour cette fois, je pense que je vais laisser tomber mon interlocuteur fictif, l’abattre et le laisser traîner dans un bosquet.
Nous allons parler de choses qui me touchent plus personnellement, quittons le domaine faussement logique du dialogue philosophique et allons dans le témoignage, direct dans le steak, sans passer par la case rationnalisation.
Premièrement, je déteste voir à quel point le bien s’est démodé. Les gens adorent partager via 9gag sur leurs réseaux sociaux des histoires enthousiasmantes, ragaillardissantes, pleines d’espoir. Uplifting dirait-on en la perfide Albion. Ils adorent ces histoires de sacrifice, un type qui a dédaigné un pot-de-vin ahurissant de la part de dealers parce qu’il voulait lutter contre le trafic de drogue, un chien sans pattes avant qui vit quand même. On ajoutera ensuite un «faith in humanity restored».
REGARDEZ DES SANDWICHS MOINS CHER, voilà bien la définition de la bonté ! Suite au meme du Good Guy Greg, une vague de memes destinés à remercie la bonté d'un organisme ou d'une personne a émergé et semble contredire ce que je vous dit. Mais regardez le Good Guy Greg, un joint au coin de la lippe. si tu fumes pas de drogue, on ne te laisserait pas être gentil, nom de bleu.


Remarquez l’humour des réseaux mémétiques : il suffit que Justin Bieber gagne un Grammy pour qu’on dise qu’on ne veut plus vivre sur cette planète. Par contre, pour vous convaincre d’y rester, il faut un miracle ou un saint. Ce monde est fou. Il passe son temps à vomir sur les célébrités «commerciales» que le «système» lui fournit. L’adolescent moderne est un vrai de vrai, il écoute de la vraie musique et il dédaigne Justin Bieber et One Direction, c’est un héros dyonisiaque. Quand bien même le reste du monde n’en a rien à foutre de Justin Bieber, et se passerait bien des jérémiades à son sujet, aussi gênantes que ses chansons. Je ne regarde pas la télévision, j'en ai d'ailleurs plus, la publicité ne m'atteint que sur des sites de streaming, et c'est généralement des voitures. Sans ces geignards de l'internet je n'aurais JAMAIS entendu parler de Justin Bieber.

Un autre truc très classe, c'est de dire que Justin Bieber est une fille, tu vois, parce qu'après tout, comme vous le savez, être une fille c'est infamant. Pareil pour les réseaux de cons qui utilisent le terme "gay" pour déprécier ce qu'ils n'aiment pas e.g. One Direction et qui ensuite se scandalisent des propos homophobes d'untel.

Pareil pour les athées sur internet, quoi, insupportable ramassis de connards décidés à détruire tout ce qui pourrait ressembler à une transcendance.
Et après on regardes des chatons pendant des heures.
Pourtant, malgré cette avalanche de bons sentiments, on se retrouve à dédaigner le bien. Hé ouais. Prenez par exemple C.K. Robertson (j'en causais à propos de Power Girl) quand il parlait de Superman, le décrivant comme un Boy Scout, terme péjoratif dans la bouche de cet ignare trop occupé à bander sur le fait que Batman est un Übermensch : «Oh ! Tu lances des mecs du haut des toits, tu tortures des gens, tu es névrosé et trop dark, tu es un homme supérieur !». C’est pas le seul à utiliser le terme «Boy Scout» pour quelqu’un de trop obéissant, complaisant, ou propre sur soi. Dans les faits, il l’utilisait pour dire que Superman était l’esclave du gouvernement (bouhouhou méchant gouvernement) alors que Batman était trop un rebelle. Regardez Man of Steel de Snyder, produit par Nolan, qui veut apparemment changer tous les héros DC en mecs torturés dans les ténèbres de la nuit, alors qu’une telle teinte n’était pas nécéssaire au drame. Superman est un personnage conflictuel, mais il a d’autres problèmes que Batman, notamment parce que, hé, il s’en fout visiblement de son identité secrète et en plus il est pas vraiment mortel. Et s’il bosse pour le gouvernement, Batman aussi.
Mais le voilà étiquetté «Boy Scout», et ça me fait chier ce métatexte, ça me fait chier qu'il suffise de dire "oh le boy scout" pour déprécier quelqu'un. Notamment parce que je suis scout.
Oui, je suis scout, pas j’étais. Généralement, les gens ont honte d’avoir porté le foulard, je ne sais pas, comme ils ont honte d’avoir lu Harry Potter. Ou plutôt, ils ont honte d’avoir aimé ces choses. On en parle généralement au passé, honteux d’oser s’élever contre le métatexte ultime : celui du scout noeud-noeud.
Bon, j'ai rien dit, effectivement Superman est un Boy Scout.
Un métatexte extrêmement puissant s’est mis en place. Métatexte : ce qui est au-delà du texte ce qui nous environne, ce qu'on n'a plus besoin de dire, tellement c'est sous-entendu. Un tissu très puissant de clichés et de tropes qui environnent les scouts, qui font rien d’autre que faire des noeuds, des feux dans la forêt et des balades de 80km, fanatiques de l’autorité, obéissant au doigt et à l’oeil. Ce filet de catégorisation est tellement fort qu’il n’est plus possible d’en sortir : si vous devez décrire un scout dans une oeuvre de fiction : pouf, ce sera un pantin rembourré de clichés.
Quand tu est scout, c’en est presque devenu un cliché d’ailleurs, tu PASSES TON TEMPS à démonter les clichés. À dire qu’on est pas avec le chapeau, les bretelles et les chaussettes blanches jusqu’à l’urètre, que tu passes pas ton temps à vendre des cookies ou à faire traverser des grand-mères. A dire qu’on est pas «le cliché du scout».
Mais bordel, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Le problème ce ne serait pas qu’on aurait ces habitudes là, non le problème c’est que quand bien même on porterait des chaussettes longues, des guêtres, des bas, des chapeaux, des chemises, en quoi ça donnerait le droit à qui que ce soit de vous traiter comme de la merde ? Quel genre de demeuré juge les gens sur leurs vêtements, et à plus forte raison quel sorte d’idiot se sent obligé de se défendre sur ses vêtements ?
Pensez à tous les scouts de fiction que vous avez vu récemment. Basiquement, à force de se moquer des scouts comme des hommes théoriques (par exemple dans Là-Haut), comme des idiots(Camp Lazlo), comme des gens bêtes, comme des gens déconnectés de la réalité(Moonrise Kingdom), comme des culs-bénits, comme des idéalistes, comme des exhubérants qui souhaitent faire bouger la jeunesse alors que la jeunesse ne veut rien d’autre que fumer, boire et jouer à touche-pipi avec le sexe opposé (Hamster Jovial); on construit un réseau complexe de memes, un memeplex, qui dispense les gens de réfléchir, ils peuvent sans autres se reporter à ce que leur dicte le conglomérat de clichés et le revomir sur la situation présente, en pointant du doigt et en riant.
Bref, on oppose ces chevaliers de vertus aux gens cool, qui eux se contentent de consommer des drogues et d’être insouciant. La définition habituel d’être «cool» c’est d’en avoir rien à foutre des gens, d’être insouciant, détaché. Alors forcément des gens qui veulent être «toujours prêt» à faire le bien, grand dieu, non, quel bande de petits cons.
Sortons du cliché : Demandez-vous : qu’est-ce qu’un scout, vraiment ?
Quelqu’un qui veut améliorer le monde et qui se trimballe un ensemble de commandements moraux. En plus de celui d’être toujours prêt et la nécéssité afférente de développer ses capacités, on trouve la loi de l’Eclaireur :


  1. L’Eclaireur n’a qu’une parole
  2. L’Eclaireur est loyal et fidèle
  3. L’Eclaireur se rend utile, il aide son prochain
  4. L’Eclaireur est un bon fils, l’ami de tous et le frère de tous les éclaireurs
  5. L’Eclaireur est courtois et chevaleresque
  6. L’Eclaireur est bon pour les animaux, il protège les plantes
  7. L’Eclaireur sait obéir
  8. L’Eclaireur est vaillant il sourit dans les difficultés
  9. L’Eclaireur est travailleur et économe
  10. L’Eclaireur est propre dans ses pensées, ses paroles et ses actes

Bref : la volonté de dire la vérité, d’être loyal, d’aider les autres, d’être l’ami du plus grand nombre, d’être poli et respectueux, de respecter la nature, d’avoir assez d’humilité pour accepter un commandement(on y revient), d’avoir assez de force intérieure pour surmonter les difficultés, d’être dur à la tâche, mais économe de ses moyens, d’être pur dans ses pensées, ses paroles, ses actes.
Je ne sais pas vous, mais presque tout ce que je considère de juste et de beau dans les rapports humains me semble résumé ici.
Vous avez sans doute une réaction de dégoût («Ah mon dieu ! Des principes ! Ah ! Ah ! Pétain sort de sa tombe !») mais sérieusement, représentez-vous vraiment le contrepied de cela ? Vous levez vous chaque matin en vous disant «Je compte bien manquer à ma parole, être déloyal et infidèle, me rendre inutile, et nuire à tous ceux que je croise, être un mauvais fils, l’ennemi de tous et emmerder ces connards de scouts, être malpoli et fourbe, être sadique avec les animaux et massacrer les plantes, désobéir à tout ce qui se présente (les feux rouges c’est pour les cons) être couard au possible, me plaindre sans cesse, être paresseux et dépensier, être sale dans mes pensées mes paroles et mes actes.» ? Si oui, bravo, veuillez vous manifester. Je ne croyais pas à la malveillance, mais vous êtes un parfait exemple de mauvais être humain.
Bien sûr, les gens auront un réel problème avec l’obéissance, le drill britannique, l’abandon de son libre-arbitre au chef scout. Nous serions forcément un groupuscule crypto-fasciste. Je ne considère pas vraiment le septième point de la loi comme un impératif militaire, surtout que le scoutisme est une méthode d’éducation et que la troisième branche(15-18 ans) et les clans routiers (18+) développent l’autonomie que n’avaient pas forcément les éclaireurs (12-15 ans) dûs à des impératifs techniques : c’est le chef qui organise les activités, donc c’est sur lui qu’on doit se coordonner. En 3ème et 4ème branche, c’est une autre pédagogie : c’est autogéré.  Les gars font ce qu'ils veulent. Difficile de parler d'obéissance aveugle.
Mais bon, c’est peut-être parce que je viens d’un groupe bordélique que Baden-Powell aurait sans doute renié, vu notre tendance à foutre la merde et à déconner sévère, mais bon.
Toujours Superman, par contre y'a un problème avec ces hanches.

Quand je lis un témoignage qui dit «hiii j’aime pas les scouts, j’ai pas aimé» j’ai un peu de peine pour ce gens parce qu’apparemment ils sont tombés sur des connards, alors que j’y ai rencontré des gens magnifiques.
Voire pire que de simples connards (oui, ne nous voilons pas la face, nous sommes un mouvement de jeunesse, une aubaine pour les pédophiles. Rappelons les scandales pédophiles encore en cours chez les Boys Scouts of America, surtout quand la partie récente de leurs archives dissimule sans doute des crimes tout aussi grands. Chronique sur BM News :

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Et vraiment, je pense que bien souvent mis à la place de ces gens malmenés, battus, j’aurais pété les plombs tout autant, surtout dans un environnement chrétien (mon groupe scout est laïc, on cause parfois spiritualité, mais rien d’imposé, plus de la discussion) et violé, là je n'arrive même pas à me mettre à la place de ceux qui ont subi ça.
Et si on me demandait vraiment d’enchaîner les corvées de merde sous prétexte que je suis nouveau, ou si je subissais un bizutage de merde où on me tabasse et on me fouette avec des ronces, je me casserais aussi. Tous ces délires relèvent de la justice ou de l’anthropologie rituelle, mais... Je n’ai pas connu ça. Et puis, personellement, les ordres que je recevais aux scouts (en tout cas en camp) c’était du genre «va chercher du bois pour le feu», «prends ton tour de vaisselle», «ramasse tes déchets» et «va ranger x ou y outil», bref, des corvées, utiles à tout le monde. Que vous viviez en famille ou en colocation, toute cohabitation, j’imagine, suppose pareille répartition des tâches. Sérieusement : on vous demande de faire la vaisselle vous collaborez au confort de tous, pas besoin de crier au fascisme.
Mais je ne prétends pas que l’obéissance aveugle et idiote n’a aucune conséquence, bien sûr. Mais l’exégèse du septième point, c’est qu’il faut «savoir obéir» autrement dit, ne pas juste reproduire mécaniquement les actes évoqués, nous avons une certaine marge. Certes, ce n’est pas du tout ce qu’entendais Baden-Powell quand il comparait ce point à l’obéissance des marins et des soldats, mais tant pis, il est mort. Je ne me sens contraint à aucune orthodoxie.
Mais je sais où ça peut mener, j’ai d’ailleurs fait pour BM News, notre podcast scout, une chronique (1h environ) sur les Village Scouts, un mouvement scout thaïlandais - adulte - inspiré des Boys Scouts et de certaines organisation paramilitaires anglaises, mais qui avait repris, nommément quasiment tous nos principes. Mais reprendre des principes textuellement est une chose, ça n’a que peu de poids quand on devient une milice aux ordres du gouvernement
Ca ne les a pas empêché d’être fortement impliqué dans le massacre de l’Université Thamasat de Bangkok en 1976, devenant un des soutiens les plus fervents de la monarchie. Bref, instrumentalisés par les conservateurs thaïlandais, au même titre que le furent les jeunesses hitlériennes ou communistes, par exemple. Ces mouvements s’inspirent certes de la méthode scoute(autrement dit uniforme, séparer les gens en diverses unités, les mettre en compétition, apprendre via des jeux), mais le scoutisme n’est, de loin pas, entièrement défini par sa méthode. On a aussi des principes et un but (améliorer le monde). La méthode du drill se perd de plus en plus, et tant mieux. Les Boys Scouts parlent d’ailleurs d’abandonner la référence à Dieu dans la promesse. (Chez nous, la promesse n’est pas obligatoire, et les références à Dieu et la Patrie sont facultatives).
Comme autre exemple d’instrumentalisation le Hezbollah qui t’apprends à piétiner une étoile de David. Bel antisémitisme.

Oui, bon j'avoue ça me fait peur, moi aussi.
Mais prétendre que tous les scouts finiraient comme les Village Scouts, ou embrigadé par le Hezbollah c’est risible. Il y a diverses conceptions du bien, elles n’impliquent pas toutes d’exterminer les gauchistes ou Israël.
Les scouts ne sont pas mauvais en soi, mais il y a des mauvais scouts. Et leurs méfaits viennent plus de leur dérogation à nos principes que leur fidélité.

Moonrise Kingdom. bon, j'avoue, le film ne représentait pas vraiment les scouts comme des hommes théoriques(le seul point : le chef, joué par Norton, ne savait pas que Sam était adopté parce que "c'est pas dans le fichier"), mais plutôt comme des malades psychopathes, qui faisaient exploser des trucs et qui couraient après Sam à moto, avant de complétement virer de bord, à l'exception d'un planté d'un coup de ciseaux aux fesses.

Dans un bistrot un mec m’explique qu’on lui a pissé dessus à sa totémisation, avec une certaine fierté. Oui, je sais, moi aussi j’ai envie de casser la gueule à tous ceux qui auraient pu être impliqués là-dedans. Mais chez nous, bon, la totémisation, on te donne juste un cahier, dans lequel tu écris tes sentiments, tes souvenirs de scoutisme, pendant disons deux heures, pendant que tout le monde doit te trouver 50 adjectifs pour te décrire, puis 20 animaux qui correspondraient, puis s’ensuit un vote, et à la fin, tu as le choix entre 5 «animaux» (ça peut être d’autres trucs, typiquement, moi, j’ai fini avec Merlin) on ne te l’impose même pas, tu choisis le nom que tu portes. C’est juste un rituel dans lequel on te donne un nom, mais un nom qui a un sens et que tu choisis.
Il y a bien un bizutage, chez nous, mais ils’agit du «Wensch», autrement dit, tirer sur le caleçon de quelqu’un jusqu’à ce qu’il rompe, impliquant moult douleur pour ses parties génitales. Mais nous ne le commettons pas à l’encontre de nouveaux : c’est un rituel réservé aux Chefs de Troupe sur le départ ou bien lors de leur intronisation, autrement dit, le plus VIEUX, le chef de la Troupe. Vous qui n’aimez pas l’autorité cette rébellion des sous-vêtements doit vous faire sourire. On appelle ça le TCT. (Tueurs de Chef de Troupe) Après coup, les lambeaux de caleçon arrachés sont fièrement arborés à l’épaule de ceux qui ont réussi à en avoir un bout. Au fond, n’est-ce pas l’affichage de l’irrévérence ultime ? Du fait que le CT est un mec comme nous (qui souvent n’a pas plus de 8 ans d’écart avec vous) et même un mec moins que vous, puisqu'il serait impensable que vous, le gars, soyez exposé à pareil traitement ? Que cette autorité a un lieu et un temps et qu’elle peut être remise en question, qu’elle n’a pas lieu au-delà ?
C’est quasiment le contraire d’un bizutage, ce n’est pas là pour faire souffrir les nouveaux et les faire rentrer dans le rang de la douleur partagée, non, c’est juste pour rappeler que justement on n’est pas forcé d’obéir. Bon, c’est brutal, soit, mais les chefs de troupe semblent y souscrire de plein gré.
Après, ce qu’on nomme ironiquement le «baptême» c’est de jeter les nouveaux dans une fontaine. Mais on le fait en été, tout le monde y passe, et généralement tout le monde finit trempés. On évite de jeter les effets personnels (télépohone, porte-monnaie) ainsi que les chaussures avec le baptisé. Bon, nous ne sommes pas inconscients non plus : si le mec est en pleine grippe, on risque pas de faire ça, rassurez-vous, et si vraiment il ne souhaite pas y passer, il y échappera.
L’autorité n’était pas vraiment mon souci premier : surtout que je pouvais partir à tout moment.
Point suivant : que la vie sous tente soit un peu rude, surtout en cas d’orage, ouais, bravo sherlock, c’est la faute du scoutisme, t’as raison, on fait exprès d’avoir du temps de merde.
« (Le gosse dit :) «j’aime pas les scouts ! On fait que prier et obéir tout le temps ! » Une fois on a essayé de gruger le réglement pendant un week-end : on a caché des Mars au fond de son sac, mais les autres ont tout cafté, Akela a dit c’est INTERDIT et Chill (qui était mon préféré) a souri gentiment. On était fier quand il partait avec les autres, il était mignon avec son uniforme, on se disait qu’on préférait le savoir aux scouts plutôt qu’à l’anniversaire de Mikaël au bowling. Mais lui, notre fils, il était furieux, il faisait exprès de faire dépasser les pans de sa chemise pour nous contrarier.»
Je comprends pas bien le concept d’interdire les sucreries en camp, les gosses font ce qu’ils veulent, chez nous y'en a qui viennent avec des sacs entiers de bouffe. Surtout que la base du scoutisme c’est de faire confiance aux jeunes.
Mais sérieusement : quand vous lisez cela, les scouts passent leur temps à prier, les scouts me tabassent, les scouts n’en ont rien à foutre de moi, est-ce que vous vous croyez qu’ils respectent bien la loi de l’éclaireur ? Vous croyez que le sizenier qui a promis à l’enfant ici évoqué de «le tabasser sous la tente le dernier soir en guise de bienvenu(sic).» se comporte vraiment comme «l’ami de tous et le frère de tous les éclaireurs» ? Vous croyez vraiment que ces déviances viennent de nos principes ? Je pense qu’un bon scoutisme est possible, qu’une multitudes de scoutismes sont possibles et c’est tant mieux. La religion, moi, je l’étudie, j’ai pas vraiment envie d’en avoir une dose lors de mes séances du samedi. Mais si quelqu’un en veut, tant mieux, il faut qu’il puisse l’avoir dans un groupe scout qui lui convienne.
(Aussi : sizenier, c’est le chef d’une sizaine de louveteaux. Je sais pas comment ça se passe dans le groupe ici évoqué, mais chez nous, les sizeniers sont des louveteaux aussi, ils ont 11 ans maximum. Donc des gosses qui se tapent entre eux, je sais pas, ça me parait pas aussi violent qu'un bizutage organisé et officialisé, comme le mec qui se fait pisser dessus pendant sa totémisation.)
Aussi j’adore quand elle dit : «Ma belle-mère m’a avoué que son fils s’était fait viré (sic) des scouts pour avoir collé une claque à sa cheftaine (elle l’énervait avec sa guitare)»
Je comprends pas bien là : «Regardez, on tape mon fils, c’est pas bien !» Suivi de «ahaha bien fait, gamin, tape sur les gens qui t’énervent avec leur guitare». Mais bon, les scouts c’est des cons, hein, on peut leur mettre des claques, c’est normal.
J'essaie de les tenir, mes scouts et de les défendre.

Ensuite de cela le métatexte. Regardons en dessous de l'article ce commentaire de Chonchon posté le 4 aout 2011:
«Voilà qui fait plaisir à lire, surtout de la part de quelqu’un qui a testé… Ce que je connais des scouts, c’est juste ces défilés pitoyables de petits garçons déguisés, guiboles fragiles et gros godillots, chaussettes qui tombent quelle que soit la saison et barda qui leur courbe le dos… Les noms du livre de la Jungle, j’ai jamais compris et ces espèces de remise de prix devant tout le monde, non plus… En voyant ce spectacle (invitée extérieure et non avertie), j’ai vu Pétain sourire. Bref. Cessons le mauvais esprit…
Juste bravo d’avoir entendu vos fils. J’en connais qui… (et qui seraient incapable de supporter ce qu’ils infligent à leurs petits… mais c’est un autre débat !). Et si c’est pour se débarrasser de ses enfants le we, on se demande pourquoi certains sont devenus parents…»
Chonchon admet ne pas avoir testé, mais bon, hein, les scouts c’est Pétain. Marrant qu’on parle de Pétain vu la polémique récente autour du pélerinage des SGDE français qui reproduit celui de 1942 qui s’était fait sous l’égide du Maréchal.

Le métatexte est devenu tellement puissant qu’il suffit de pointer du doigt un scout et de rigoler.
REGARDE DES SCOUTS ! HAHAHA ! AVEC DES CHEMISES ET DES FOULARDS HAHAHA !
Quel mal y’aurait à vendre des putains de cookies ? «Hahaha le gros con qui fait des pâtisseries et qui les vend, hahaha.»
Ou à faire traverser des personnes agées ou invalides ? «Ahahah, regardez-le, ce gros naze, il aide les gens ! Qu’est-ce qu’il est con, hahaha ! Qu’est-ce que c’est ringard d’aider les gens !»
Regarde ils ont un uniforme ! «HAHAHA c’est des nazis hahaha !»
Regardent, ils crient leurs slogans lors de leur rassemblements, la main contractée dans un salut scout ! "HAHAHA c'est des nazis hahaha !"
Même plus besoin d’argumenter ou quoi, tu pointes du doigt et tu ris. C’est tout. Ca suffit à discréditer tous ce que font tous les scouts, parce qu'on a créé ce qu'un blogueur nommé Scott appelait une Superweapon.
En gros, sur cet article, l'auteur montrait qu'on pouvait faire énormément de mal à un groupe de personnes sans pour autant aller du côté de la calomnie ou de la diffamation. Simplement en choisissant les bonnes vérités, on tissait un décor terrifiant pour qui y était enfermé.
Il prenait l'exemple d'un juif vivant il y a deux cents ans, je vais le paraphraser de mémoire. Imaginez que vous êtes ce juif, vous vous baladez aux Etats-Unis, et voyez un pasteur prêcher et soudain s'emporter, disant que "Les juifs ont tué Jésus". Vous voulez intervenir, mais dans les faits, la légende biblique rapporte bien que des groupuscules juifs ont activement provoqué la mort de Jésus. Bien sûr, Jésus ne pourrait être qu'un personnage fictif, mais à ce compte-là, la phrase n'a que peu d'importance : quand on se place sur le niveau de réalité de "Jésus", on est forcé d'admettre, via les seules sources qu'on a que oui, des juifs ont tué Jésus.
Et puis ce n'est pas comme si il avait dit que tous les juifs sont des salauds, non, il dit que des Juifs il y a des siècles ont tué Jésus, il ne généralise pas. Et vous ne vous sentez pas d'aplomb pour expliquer aux chrétiens comment ils sont censé interpréter la bible.
Plus tard, parvenu dans un café vous lisez les journaux et voyez un article intitulé "les banquiers juifs perturbent l'économie". Choqué, vous vous jetez sur l'article, mais après lecture vous êtes forcés d'admettre qu'il est plutôt factuel, qu'il fait état d'un certain nombre de banquiers, ouvertement juifs, qui ont effectivement mené des politiques monétaires qu'on pourrait accuser d'avoir causé quelques troubles économiques. C'est purement factuel, et pourtant le malaise subsiste en vous.
Pour le dissiper, imaginons que vous alliez vous resservir un chocolat chaud, et au bistrot, deux piliers de bar racontent à grands cris l'affaire criminelle qui retient l'attention de la métropole : ce juif qui a tué un enfant chrétien. Vous ouvrez la bouche pour signaler votre désapprobation, mais... Encore une fois, ils ne généralisent pas. Ils ne disent pas que tous les juifs sont infanticides, simplement qu'un juif a tué un enfant chrétien. Que du factuel. Qu'ils s'intéressent en premier lieu à la religion du meurtrier et de la victime peut paraître étrange, mais il n'y a pas de quoi se friter avec des inconnus, vous poursuivez votre chemin.
Ensuite, achevons notre métaphore par un anachronisme, vous entendez des gens s'outrer des juifs et des atrocités qu'ils commettent dans la bande de Gaza, vous allez prier ces malandrins de cesser de généraliser, avec force exemples de juifs non-colonialistes, voire non-sionistes, et avant que vous ne puissiez en placer une, ils réorientent leurs discours sur les juifs rigoristes qui, effectivement, participent à une pression avec de multiples groupes d'extrême-droite afin que le gouvernement poursuive sa logique expansionniste et colonialiste. Vous n'avez rien à dire, une fois cette précision faite et ce malentendu dissipé, il n'y a plus de généralisation.
Vous rentrez chez vous, très très mal à l'aise, alors même que vous n'avez trouvé sur votre chemin que des faits. Pas de généralisation, pas de "tous les juifs sont...", juste des faits. Vous vous engueulez avec  votre voisin pour une histoire triviale et alors que le ton montre, vous menacez de faire appel au reste de l'immeuble pour vous départager. Et là, il dit que de toute façon l'immeuble sera avec lui puisque tout le monde sait que les juifs sont des salopards déicides-tueurs-de-Jésus-tueurs-d'enfants-comploteurs-détraqueurs-d'économie-colonisateurs-de-Gaza !
Il a un point. Pas sur le fait que les juifs sont des salopards déicide-etc. mais bien sur le fait que dans un monde où les juifs sont circonscrits par de pareils discours en permanence, il y a des fortes chances qu'une bonne part de l'immeuble se retourne contre vous.
C'est la le pouvoir du métatexte, du texte environnant, que Squid désigne sous le terme de "Superweapon" conceptuelles. Vous n'avez pas besoin de généraliser, pas besoin d'être raciste, pas besoin de mentir, il vous suffit de choisir les bons faits et de les répéter à outrances.
Plus besoin d'expliquer pourquoi c'est mal d'avoir un uniforme, il suffit de dire "Tiens, ils ont un uniforme, tout comme LES JEUNESSES HITLÉRIENNES et L'ARMÉE, hein". Notez ce que fait Chonchon, probalement inconsciemment : les scouts j'ai jamais aimé ça, j'ai jamais compris, et "un jour, j'ai vu Pétain sourire". Le mot important dans le message, malgré l'arrêt net marqué par l'auteur (ou grâce à l'arrêt justement) c'est le mot PETAIN qui clignote sur le commentaire et lui donne son ampleur. Voir des scouts = Pétain sourire. Le pouvoir des associations d'idées montre ici sa puissance.
Et impossible de contester ce qui est dit là : la première partie fait état de ressentis personnels (qui sommes-nous pour les juger ?) et la seconde, d'un fait, invérifiable, notre interlocuteur aurait vu Pétain sourire devant des scouts (si c'est un fait, qui sommes-nous pour contredire un témoin ?). Pourtant leur juxtaposition est ouvertement et volontairement offensive, elle est là pour marquer le coup, et elle ne repose pas sur la logique, du tout. C'est bien pour ça d'ailleurs que la logique ne trouve pas de points saillants dessus.

Usage du métatexte. (Allégorie)

Et le contenu positif des remontrances ? Après tout, il se peut tout à fait qu'un métatexte soit orienté envers quelque chose de vraiment maléfique, je ne sais, par exemple le métatexte autour des Nazis, c'est d'ailleurs parce qu'il est si puissant qu'il suffit de nous y connecter, via la présence débordante des jeunesses hitlériennes, pour nous salir.
Nous parlerons des problèmes du scoutisme lui-même dans la prochaine méditation (ma chronique sur les Village Scouts le faisait déjà) si vous le permettez, en attendant, afin de vous démontrer que les critiques se nourrissent du métatexte "scout" plutôt que de le créer, faisons une comparaison avec un milieu où toutes les critiques habituelles (uniforme, loyauté exacerbée, obéissance, respect des chefs, origine militaire) se retrouvent.
Avec un dojo de Judo.
OH MON DIEU ! Vous embrigadez des enfants ! Monstres ! Et les forcez à vous vénérer !

J'en ai moi-même fait  (je cumule les tares) et je pense que tout ce qu'on dit sur le scoutisme pourrait également être dit du Judo. Pourquoi ne l'est-il pas ? Aucune idée, mais regardez :

Uniforme. Au judo on porte un uniforme venu du Japon, qui bouge pas depuis longtemps, on est super traditionnalistes. En quoi le kimono différerait de la chemise scoute ? On porte une chemise issue de l'uniforme colonial, eux portent ce que portaient les samouraïs. D'ailleurs tant qu'on y est.
Origine militaire. On parle d'ART MARTIAL, d'art de FAIRE LA GUERRE, parce que c'en ETAIT UN.On vous apprend à casser des bras, à luxer des articulations, à projeter des gens à terre et à les étrangler proprement. Moui, et après c’est nous les malades, hein, nous les bellicistes.
Respect et Code de l’Honneur. Mais t’sais, le judo c’était fait par les samouraïs, et les samouraïs ils étaient au service des shoguns comme des esclaves, t’sais, lavage de cerveau, et ils se suicidaient quand ils avaient foiré. C’est bien la preuve que c’est des FASCISTES, non ? Ils se suicidaient, comme Hitler, Goering et Goebells ! C’est des FASCISTES. Et puis, au mur du dojo figure le portrait du fondateur du Judo, un peu comme STALINE et HITLER et MAO, un CULTE DE LA PERSONNALITÉ, HEIN !
Et au début de la séance de Judo, on médite un instant ensemble et on se prosterne vers ledit portrait et le maître du dojo, pour le saluer et débuter la séance. Sérieusement, si nous, les scouts, on se prosternait vers nos chefs pendant les séances, on se fait interdire deux semaines plus tard pour crypto-fascisme, embrigadement des jeunes, Ordre du Temple Solaire, etc.

Mais nous admettons sans peine qu’il y a une très grosse différence entre le scoutisme et le Judo :
L’organisation paramilitaire. Comme les pompiers, la protection civile et la police : on est divisé en petites unités, toutes pourvues d’un chef, et qui sont imbriquées les unes dans les autres, formant des compagnies plus grandes.
Cependant je ne pense pas que l'organisation paramilitaire soit mauvaise en soi. Ça ne rend pas les gens idiots, ça ne rend pas tout ce qu'on fait absolument maléfique. C'est juste une organisation, une méthode, et c'est cette méthode qui a été empruntée pour inculquer d'autres idéaux que les nôtres, notamment dans les jeunesses communistes et hitlériennes
Autre grande différence : le but, le contenu justement. Nous avons des idéaux, des principes, et donc ça oriente notre action, les séances se suivent et n'ont pas pour seul but de se dépenser ni de s'occuper, elles doivent en définitive améliorer les gens et le monde. Au contraire du Judo, où on se lance simplement sur un tatami pendant des heures.
 Et ce qui est marrant c'est que Baden-Powell lui-même décrivait la création du scoutisme comme la transformation d'un "art de faire la guerre en un art de faire la paix" autrement dit, se servir de la structure militaire, mais dans un but diamétralement opposé. Et ça d'après de nombreuses gens c'est scandaleux.
Par contre, apprendre un art de la guerre, resté un art du combat pour le fun, et apprendre à péter des bras et étrangler des gens sans but, ça y'a pas de problème.
Cri de début de séance. Pas avec le Judo, mais le hurlement en art martiaux y'a sûrement de quoi dire. Dans notre groupe (c'est peut-être minoritaire, les autres groupes annoncent plus sobrement) une fois en rassemblement, tout le monde annonce son cri de patrouille. Son slogan, sa devise, en somme. Et la patrouille reprend la dernière syllabe à l'unisson. Ca donnera "Lynx attaque toujours de... FACE !", "Durandal, en... GARDE !", "Les papillons sont toujours à FOND !" etc. Alors que nous faisions ledit rassemblement en hurlant comme des porcs, une dame vraisemblablement dédaigneuse, passa en hurlant que "Tous des malades les scouts ! Bande de sectaires !" véritablement en rogne. Bon, j'admets que ça peut faire peur. Notamment parce que la tradition fait qu'on gueule le plus fort possible pour plusieurs raisons qui n'ont rien de très rationnel. Premièrement, le rass' est grand, et pour qu'on vous entende de l'autre côté, il faut que vous votre voix porte. Pas besoin de s'égosiller, ça c'est juste pour la frime. La surenchère habituelle "on veut montrer qu'on est les plus nombreux et qu'on crie plus fort, c'est CARAVELLE QUI GUEULE-EUH QUI GUEULE-EUH..." conduit à des extrémités pareilles, surtout quand les éclaireurs sacrifient l'articulation au volume de leurs cris. "Vautour fly to your rescue" déjà que ça veut rien dire, là on comprends plus rien :

Pourtant, je doute qu'on puisse prétendre au fascisme parce que des louveteaux s'écrient "Les sangliers sont difficiles à arrêter !" ou "Les tigresses tiennent toujours leurs promesses !" ou encore "Les libellules vont décrocher la lune !" Sans déconner, sainte Marie-mère-de-Dieu, arrêtez ces dangereux groupuscules qui crient des insanités !
C'est juste une tradition qui permet de comparer nos puissances vocales et de s'annoncer, d'inaugurer un évènement. Et pourtant ça vient s'ajouter à notre chef d'accusation parce que BOUH DES GENS QUI CRIENT J'ENTENDS LE BRUIT DES BOTTES, HEURES LES PLUS SOMBRES DE NOTRE HISTOIRE BOUH.
Alors que gueuler et danser Gangnam Style comme 80% de l'humanité apparemment, ça, pas de soucis.

Et c'est là qu'il y a un double standard : le métatexte vous permet de ridiculiser des scouts rien qu'en évoquant le fait :
  • Qu'ils font des balades dans la forêt.
  • Qu'ils font des feux.
  • Qu'ils font de la topographie.
  • Qu'ils ont un uniforme.
  • Qu'ils crient dans leurs rassemblements (oui, bon c'est que pour moi, d'accord, admettons)
  • Qu'ils se mettent en rang et se taisent, respectueux de celui qui parle.

Alors qu'AUCUNE DE CES ACTIONS n'est indépendamment mauvaise. Les balades dans le forêt, personne ne hait ceux qui font des randonnées ; quand on fait un barbecue, personne n'est affligé qu'on fasse du feu ; quand il s'agit de trouver un chalet, personne ne se plaint d'avoir à manier une carte ; personne ne crie au scandale quand les écoliers britanniques ou japonais ont des uniformes ; personne ne se plaint (enfin, si, tout le monde se plaint, mais personne ne crie au fascisme) quand 20'000 agités du bocal se réunissent pour sautiller en bas de la tour Eiffel sur Gangnam Style ; personne ne se scandalise que les judoka s'alignent au cordeau et respectent leur maître.

Mais quand c'est nous, on est "Tous des malades" des "Sectaires".
Les jeunesses hitlériennes nous pèseront comme un fantôme pour toujours.



2 commentaires:

  1. Joli. Je vois que mon image avec le judo t'as donné des idées ;-). Tant mieux.

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    1. Ouaip. Entre ta comparaison et l'article de Squid/Scott y'a pas grand chose de moi dans cet article.

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"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.