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vendredi 14 décembre 2012

Deuxième méditation sur le préjudice et la non-morale




« La morale, c’est peut-être ringard, mais ça reste encore ce qu’on a trouvé de mieux pour distinguer le bien du mal. »
99 francs, Frédéric Beigbeder.


Lors de ma première méditation qui émergeait d’un débat sur Google+, quoique personne ne prenne vraiment le parti de l’interdiction du mariage gay, ôtant tout sel à la confrontation et la reléguant à des enjeux mineurs : la place des religieux dans le débat (TL;DR : je pense que les catholiques sont des citoyens comme les autres et ont le droit d’exprimer leurs opinions, mais à l’inverse il n’y a aucune raison de considérer de plus ample importance l’opinion d’un prêtre ou d’un évêque ou même du pape) et de la morale, Tyrian Dunédine prétendant que les règles qu’il fournissait pour juger quelles actions étaient tolérables en société (ce qui est une bonne définition de la morale) n’étaient pas de la morale et que la morale était un truc à bannir.
Outrepassant la réticence indémontable de Tyrian, je m’imaginais un interlocuteur fictif que je parvenais à convaincre. Nous établissions un certain nombre de principes d’éthique minimale, tout en passant en revue quelques sophismes propres aux postures qui s’assimilent à cette éthique.
Aujourd’hui je voudrais vous parler de la réticence envers la morale en général, très très prégnante en France et ailleurs.
Le bien s’est démodé.
Qu’on parle de morale, on s’imagine un set de valeurs malfaisantes imposées contre leur gré aux individus alors que pour juger un système de valeurs malfaisant, il faut déjà avoir un système de valeur. Dans un relativisme à faire vomir un membre du parti Socialiste français, les partisans de cette optique considéreront qu’il s’agit de la preuve qu’aucune éthique n’est possible, qu’il faut protégéer les systèmes de valeur individuels, et donc qu’il faut se contenter de quelques règles simples.
Mais, idiots, tant qu’il y a des règles, aussi minimales soient-elles, c’est une morale, ou une éthique, on s’en fout, admettons que les deux termes sont synonymes, laissons les querelles de dictionnaires sur le pallier.
Pour avoir ne serait-ce que l’idée de protéger les systèmes de valeur individuels, il faut que ces systèmes aient une valeur dans notre système de valeur à nous. Au fond, il nous faut la croyance généralisée que toutes les éthiques privées se valent tant qu’elles ne nuisent pas à autrui, mais cela est déjà moral.
Dans le cas contraire, le nihilisme obtenu ne justifie aucun interdit, et tout est permis.
Voilà ce qui était dit, en gros la dernière fois.
- C’est faux, malhonnête, me direz-vous, vous avez tout inventé, et spéculé dans le vide, puisque le terme de «préjudice», auquel vous avez substitué celui de «préjudice volontaire», qui est un truisme. En effet, la notion de préjudice suppose qu’une injustice a été commise, et qu’elle émanait donc de la volonté d’autrui.
- Reprenons donc le débat avec vous, cher interlocuteur. Nous parlerons de la haine de la morale dans la prochaine méditation. Donc, nous basons notre éthique sur le fait qu’il ne faut pas faire de mal à autrui, que nous ne pouvons donc pas tolérer le vol, le meurtre, les coups portés, à part dans certains contextes, saurez-vous dire lesquels ?
- Hé bien, dans le cadre des sports de combat, il peut arriver qu’on se castagne la gueule, si vous me permettez l’expression. On consent donc à subir des dommages physiques en montant sur le ring. De même les milieux sado-masochistes se fouettent parmi, cela ne pose pas de problème.
- Tu as raison. Ce fut même l’objet de certains débats lorsque Mike Tyson avait arraché une oreille à son adversaire. Même si cela sort du cadre de la boxe, il. est vrai qu’il n’était pas sans risques de se présenter devant le mastodonte. Quelle différence avec les cas précédemment réprouvés ?
- Hé bien, comme vous l’avez dit : le consentement.
- Exactement, un «préjudice» auquel on consent, ou qu’on a carrément demandé ne saurait être considéré comme un préjudice, justement, puisque vous êtes d’accord, cela revient à causer des dommages à vous-mêmes.
Et justement la notion de consentement peut expliquer l’Asymétrie de la Morale, en ce que les actions commises à notre encontre sont considérées comme toujours consenties (logiquement, à moins d’avoir des problèmes de troubles de la personnalité) par opposition à celles qu’on commet sur les autres.
Pourtant vois-tu des situations dans lesquelles ce principe n’est pas appliqué dans notre société ?
- Hé bien, l’interdiction des duels, par exemple.
- En effet, il n’est plus permis de s’entretuer lors d’un duel, alors que ça présuppose justement le consentement des deux parties. Cela généralement pour le danger qu’il y a à se tirer dessus ou tirer le fer en public. Mais puisque le suicide est permis, que les duellistes engagent leur accord et ammènent des témoins poru cela, ne devrait-il pas être toléré aussi de mettre sa vie et celle d’autrui en danger si cela est fait dans le respect des autres membres de la société ?
- Certes, cela devrait être permis.
- Pareil pour le port de casque de vélo, ou de ceinture de sécurité ? Cela n’engage que ma sécurité, si je délaisse ces deux précautions.
- Certes mais vous mettez les gens en danger en allant sur la route.
- Oui, mais leur sécurité dépendra de leur usage de la ceinture et du casque, non ? Certes, si je me prends un carreau d’arbalète lorsque je suis sur mon vélo et que les trois centimètres de sagex du casque l’arrête, cela peut sauver les gens qui bordent mon parcours, en évitant que je finisse sous les roues de quelqu’un et que la circulation dégénère complétement, causant encore plus de mal, mais c’est un cas minoritaire.
- J’engage la sécurité de tout le monde en allant sur la roue, pourtant je ne le souhaite pas pour autant. Tout comme pour les catholiques de notre ville bonapartiste, il n’y a pas VOLONTÉ de nuire. C’est par ACCIDENT que cela blesse les intérêts des uns et des autres. D’ailleurs, en parlant d’accident : est-ce que causer un accident de la route c’est immoral ?
- On peut considérer que si le chauffeur s’est délibérément mis dans une situation où l’on peut estimer difficile de conduire, cela est de sa faute, s’il se saoule par exemple. Il ne s’agit pas seulement de volonté, mais de prévision sommaire. On peut estimer que l’alcool rend la conduite dangereuse pour les autres, physiquement, c’est donc immoral selon la causalité qu’on a retenue.
- La notion de causalité devient importante, on finit par faire équivaloir : «monsieur x va sur la route pour tuer des gens» et «monsieur x se saoule et va sur la route pour voir une exposition au musée d’Orsay» puisque le fait qu’il se saoule rend très probable qu’il tuera des gens sur sa route, on peut donc estimer que puisqu’il est censé connaître les conséquences de l’éthanol sur l’organisme humain, il donne son assentiment à ce qui va suivre.
Il y a donc plusieurs acceptions du principe de non-nuisance, pas seulement les forfaits faits dans le but de faire mal, mais aussi ce qu’on ne peut pas ignorer être nocif. Je peux difficilement enduire mes poignées de porte de cyanure et prétendre ensuite ne vouloir de mal à personne. Prenons un exemple pour savoir jusqu’où va notre principe de non-nuisance.
Un homme git au milieu de la route, blessé. Vous passez à côté, extrêmement vite en voiture, mais suffisamment pour voir ses blessures inquiétantes. Vous ne vous arrêtez pas, puisque vous êtes pressé. Etait-ce immoral ?
Premirement, avez vous fait du mal à l’homme à terre ?
- Non, pas vraiment, je ne lui ai simplement pas porté secours.
- Donc par votre inaction vous pouvez le condamner à mort. Peut-on compter cela pour une action malfaisante ?
- On peut effectivement, cependant, rien ne m’indique que je suis en mesure de le sauver ou que je ne ferais pas encore plus de mal...
- C’est tout le problème de la condamnation de la non-assistance à personne en danger. Il y a trois acceptions de notre principe de non-nuisance.
1) la première est un principe personnel : vous en tant qu’être humain, ne devez causer aucun tort à autrui, mais c’est tout. Les actions des autres et de la nature vous sont indifférentes.
2) la deuxième est impersonnel et porte sur des actions : vous devez empêcher que du mal soit commis par un tiers sur un autre tiers, même si vous n’y avez rien à voir et cela vous donne donc le droit d’intervenir dans le cas où vous verriez quelqu’un se faire agresser.
3) le dernier est impersonnel et porte sur des évènements : vous devez empêcher des torts de survenir à l’encontre de toute personne, peu importe si l’origine de ces torts est volontaire ou non, humaine ou non.
Imaginons donc quatre automobilistes, Pierre, Paul, Jean et Adieumondecruel.

a) Pierre se balade tranquillement, quand tout à coup, son pire-ennemi, Morgluz, lui fone dessus avec un bulldozer et pulvérise sa carosserie, le laissant gisant. Morgluz s’enfuit en riant.
Nos trois principes nous commanderaient de porter secours à Pierre, sans quoi le préjudice serait encore plus grand pour ce dernier. (i.e. mourir.)

b) Paul se balade tranquillement, quand un chauffeur, par accident, projette sa voiture dans un fossé à l’aide d’un énorme aimant qu’il portait à l’arrière de son camion, inconsciemment.
Dans le principe 1, nous ne serions pas obligés de porter secours à Paul, parce que ce n’était pas un préjudice volontaire à son encontre. Les 2 et 3 nous forceraient par contre à le secourir.

c) Jean s’envoie contre un platane. Il git ensuite dans une position fort disgracieuse aux côtés de sa voiture. Vous constatez les nombreuses bouteilles de bourbon vide qui débordent de l’habitacle, concluant dès lors qu’il est saoul, et bel et bien seul responsable de l’accident.
Avec le principe 1 et le 2, nous ne sommes pas obligés de nous porter à son secours, puisque les dommages que nous nous causons à nous-mêmes et en plus involontairement, ne sauraient être attribués à d’autres agents, et ne sauraient donc être prévenus.
Avec le 3, la dimension accidentelle de l’accident nous pousserait à aller le secourir, puisque nous devons éviter des évènements de léser des gens.

d) Adieumondecruel, baptisé par des parents aussi cruels que le monde qu’ils semblaient décrire, clame à qui veut l’entendre qu’il va s’envoyer dans un ravin, il le certifie à tout le monde, il l’écrit sur des panneaux et au bord de la route il laisse un notaire qui certifie ses dernières volontés à qui veut l’entendre, il se jette ensuite dans un ravin.
Non seulement aucun des principes de non-nuisance ne nous oblige à lui porter secours, mais il semblerait plutôt que nous n’avons pas l’aurorité pour intervenir contre la volonté d’Adieumondecruel puisqu’il l’a clairement spécifié et que son consentement semble suffisamment clair.
(Expliqué dans Ruwen Ogien, L’éthique aujourd’hui, chap. 5 : Bons et mauvais samaritains, pp.101-12.)

Nous voyons donc que selon quel exemple emporte notre suffrage, nous saurons quel type du principe de non-nuisance nous avons retenu. Bien sûr elle ne se suffit pas à elle-même, puisque comme on l’a vu, il y a des gens qui se plaignent pour n’importe quoi. Le principe de non-nuisance ne circonscrit pas tout ce qu’on pourrait envisager. Il s’ajoute d’un principe d’intervention limitée dans la vie d’autrui (personne n’aime qu’on s’immisce dans sa vie pour lui faire faire des choses qu’il ne veut pas) et le principe de considération égale (entendant qu’il faut accorder à la voix de chacun une importance égale).
- Mais, me direz-vous, cette éthique est incomplète : elle tolète l’exhibitionnisme, elle interdit de prélever des impôts ou d’exiger des membres de la société quoi que ce soit. Comment justifier cela ?
- Je pense que le droit et la morale sont des domaines distincts. En effet, la morale ici évoquée nous permet de juger du bien-fondé ou du mal d’une action, mais quid de la punir ? Cela ne nous permettrait pas de jeter quelqu’un en prison, après tout, il nous faudrait prouver que la prison n’augmente pas la récidive, dans le cas contraire, c’est la peine de mort qu’il s’agira de rétablir, ou les fers, ou je ne sais quoi.
Punir une action n’entre pas du tout en ligne de compte dans l’éthique minimale, ça nous permet juste un set de règles pour vivre ensemble, si tant est qu’elles soient respectées, la loi est d’une autre portée. C’est en tant que citoyen, et pas d’être humain, que nous payons des impôts. Qu’on tue un étranger sur votre pallier vous scandalisera, même s’il ne paie pas d’impôts dans votre pays.
Pour ce qui est de l’exhibitionnisme, soyons francs, vu les divers standards de pudeur à travers l’histoire et le globe, c’est une interdiction purement arbitraire. La quéquette à l’air ne gênait pas les grecs participants de jeux olympiques. On a vu un grand nombre de gens prétendre que le mariage était une institution millénaire et que ça avait toujours été un homme/une femme dans toutes les sociétés et de tous temps. En fait, certains sociétés ont conçu d’autres moyens d’élever les enfants que par un homme et une femme, géniteurs biologiques de l’enfant. Par exemple, les Ba, minorité tibéto-birmane, qui élèvent les enfants au sein d’un fratrie (c’est à dire que les hommes élèvent les enfants de leurs soeurs, et sont considérés comme leurs pères, alors qu’au contraire, les enfants qu’ils ont avec d’autres femmes ne sont pas considérés comme les leurs et ils n’ont aucun droit dessus. La réalité biologique de la fabrication des enfants ne leur échappe pas, mais ils considèrent que c’est Normal d’élever les enfants comme ça).
C’est plus difficile de prétendre à l’universalité de nos critères vestimentaires minimaux. Je suppose qu’ils se contenteront de brailler que c’est comme ça, c’est la coutume. Mais soit, il y a des interdictions et des immoralités qui sont purement conventionnelles et qui se basent exclusivement sur des standards sociaux, et sur une notion développée «d’espace public». Rien n’empêche votre bistouquette de virevolter dans le confinement de vos appartements privés.
- Mais dans ce cas, quel lien peut-on faire entre morale et loi civile ou pénale si cette éthique minimale ne permet pas de punir les gens ?
- Nous y reviendrons dans une prochaine méditation.

P.S. : il y a une vieille ritournelle qui se balade sur internet et qui dit :
Les homosexuels ont les mêmes droits que les hétérosexuels : ils peuvent se marier avec quelqu’un du sexe opposé. En effet, prenez une lesbienne et un homme homosexuel, mariez-les, et pouf, vous avez marié des gens aux sentiments portés sur les créatures de leur propre sexe. Cependant, il ne s’agit pas d’un «mariage homosexuel» puisque les deux participants sont toujours de sexe différent. (hétérosexuel : de sexe différent, homosexuel, de même sexe.).
Jusque là, bon, ce sont des faits, soit. En général, on embraiera ensuite sur «et là les homosexuels veulent un privilège de plus pour avoir une niche fiscale et adopter nos enfants, ouin ouin, c’est inégalitaire»
Répondez-leur que dans ce cas, l’introduction du mariage homosexuel ne donnerait pas un droit supplémentaire aux homosexuels, en effet, comme il est aujourd’hui permis aux homosexuels de se marier avec une personne du sexe opposé, il sera permis aux hétéros de se marier avec une personne du même sexe. Suivant votre raisonnement, il ne s’agira donc pas d’un priviliège supplémentaire, puisque les hétéros en disposeront aussi.

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- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.