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jeudi 27 décembre 2012

Super-Nietzsche

«Nietzsche est devenu un mot magique, une façon pour penseurs impuissants de se greffer des «texticules» de singe.» 
— Maurice Boudot
« À la manière dont un esprit se satisfait, on reconnaît l’étendue de sa perte. » 
— Hegel

Le mec il a un nom impossible à écrire, impossible à prononcer correctement, et une moustache d’un mètre cube devant la lippe, ça n’aidait déjà pas à la communication, mais en plus, en plus il a choisit l’obscurité, le recoins sombres du lyrisme, les étendues philosophiques qu’on devait fouiller à la torche, les cimes sans oxygène où seuls les prophètes subsistent. Ca n’aide pas.
Il prétendait que sa philosophie se destinait aux frères des lions, ceux qui sortaient du troupeau. Il prétendait que personne ne le comprendrait, ne le comprenait. Qu’on mettrait un siècle à se l’appropprier.
Et pourtant il est parmi les plus célèbres, les plus lus, les plus approuvés des philosophes. Celui qu’on citera toujours comme une sorte d’étalon furieux et dispendieux, d’orgue magique, le puits de sagesse universelle. Tout le monde s’accorde à le citer de ci de là, à droite, à gauche, pour approuver des mesures socialistes ou pour favoriser l’avortement, n’importe.
Vous voyez pas la putain d’arnaque, là ?
Vous voyez pas le problème à ce qu’un mec dise «je suis incompréhensible» et ensuite tout le monde dise «oh, j’adore ce mec, je comprends trop» ?

Et surtout on ne le comprends VRAIMENT PAS. Ubermensch ça veut dire Surhomme, tout comme Superman, alors on s’imagine généralement que les Super-héros sont des Ubermenschs(rappelez-vous de ce que je disais sur C.K. Robertson et sa thèse sur Batman), alors même qu’ils s’encombrent de valeurs morales qui feraient chier Nietzsche. Prenez cette image extraite du Webcomic Strong Female Protagonist : une super-héroïne raccroche les gants et décide de reprendre la vie civile. On voit ici un professeur lui mettre une mauvaise note parce que...

Parce qu’elle était elle-même un «übermensch vivant» et qu’elle critiquait Nietzsche ?! Quel sorte de putain de prof de philo dirait de la merde à ce point ? Surtout qu’après «si tu crois qu’il n’y a pas de monstres c’est parce que tu en es un toi-même» paf on a repris la putain de citation de Nietzsche sur l’abîme qui te regarde et les monstres qui te feront devenir monstre en les combattant. Vraiment. Merdique. On a lu trois phrases sur Wikipédia et cette citation dans Watchmen, alors pouf, on met un prof de philo. Surtout que cette réplique n'a aucun sens, c'est juste là pour faire Nietzschéen tragique, la case d'après il la traite de truc inutile à la société(parce que sans supervilains on aurait pas besoin de superhéros)... Euh, une seconde, l'Übermensch n'a PAS de comptes à rendre à la société, c'est complétement con.
Ca m’énerve, parce qu’en général on ne se permettrait pas de dépeindre des personnages de façon aussi grossière, mais là c’est bon, parce que Nietzsche, y’a le mot SUPERHEROS qui brille dessus, ça doit être un peu pareil que Superman, hein.

Je pense que plusieurs choses peuvent expliquer que la pensée Nietzschéenne soit actuellement récupérée de partout, des nazis, des néonazis, des gauchistes, des conservateurs.

1. Nietzsche a trop d’excuses.

Premièrement, les nazis on repris ses slogans et les ont étalés sur les murs.
Deuxièmement, il est devenu fou à la fin de sa vie. Sa philosophie, qui remisait la raison et la vérité au placard y serait-elle liée?
Troisièmement, Elizabeth Forster-Nietzsche, sa soeur, aurait saccagé des écrits posthumes pour donner lieu à l’apocryphe que nous connaissons sous le nom de la Volonté de Puissance, et ce afin de complaire aux fascisme ambiant. Ainsi elle aurait superposé une note de bas de page de 1889, un brouillon de 1892, et une ligne d’un carnet de 1880 pour donner un paragraphe absurde qui nous laisserait croire, si nous ne nous en étions prémuni auparavant, que Nietzsche était cinglé ou proto-fasciste.

Je vois votre première réaction : ce ne sont pas des excuses, ce sont plutôt même des accusations. Même la thèse de la «soeur faussaire» sonne comme un index pointé, puisqu’après tout elle n’a pas inventé de texte, elle l’a juste compilé sous un certain angle.
Mais je crois qu’au contraire, elles peuvent servir d’excuses. Une fois qu’une accusation a été portée un nombre suffisant de fois, elle s’émousse, elle perd en ampleur. On a l’impression d’y avoir tellement répondu qu’il n’est même plus utile de s’attarder dessus. Dès lors, c’est celui qui ose se servir d’un argument aussi vieilli qui sera sali, et non celui sur qui tombe l’accusation.
C’est le concept des bingos de tous poils, très souvent féministes. Plutôt que de répondre à une accusation on se contente de cocher une case sur un tableau et de pointer du doigt et de rire, plutôt que de répondre aux arguments. Si c'était une discussion si répandue, il lui suffirait de copier-coller la dernière réponse qu'on y a fait, ou mieux, de transmettre un lien sur un article qui argumente dans ce sens. Mais là, non, on préfère pointer du doigt et rire. Pareil pour Nietzsche, on fait comme si toutes ces accusations s'était auto-résolues avec le temps, comme du linge sale laissé dans un panier et qui perd petit à petit son odeur nauséabonde, au point que vous arrivez à vous persuader qu'il est propre.
Imaginons que vous tombiez sur un fan de Nietzsche et que vous cherchiez à mettre en lumière les aspects les plus controversés du bonhomme :
«Tu sais que Nietzsche a dit que «la maternité est l’affaire de la femme, la guerre est l’affaire de l’homme» un truc du genre et que les nazis l’ont repris tel quel sur leurs affiches ? Que c'est une vision essentialiste et inégalitaire des sexes ?

— Quoi, mais comment oses-tu utiliser un argument aussi éculé ? Les nazis ont sorti ces phrases de leur contexte, tout comme toi. Elles étaient dites au sens figuré, au second degré, afin de dénoncer cet essentialisme, etc. C’est parfaitement ridicule de croire ce que les nazis ont fait de Nietzsche, ils en ont perverti le sens.»
Et voilà.
Plus besoin de défendre, d’excuser, les manquements du personnage. Maintenant que les nazis ont repris les pires morceaux, on peut s’imaginer que la chair de ces thèses s’est noircie entre leur mains, et qu’auparavant elle fleurait bon l’humanisme inspiré. Que la noirceur de Nietzsche provient de son placardage sur les murs nazis, que le personnage de base n’avait rien de maléfique et que sa philosophie était pure comme la neige.
Bien sûr qu’il n’était pas nazi, qu’il n’était pas fasciste, ce serait chronologiquement impossible pour quelqu’un de mort en 1900.
Pourtant le fait est là : Nietzsche était absolument opposé à l’égalité hommes/femmes, à l’égalité entre les hommes, de droits ou de fait. Il ne pouvait pas s’imaginer de société prospère sans quantités négligeables qu’on sacrifiait.
Les ouvriers n’ont pas à se distraire, ce genre de trucs.
"La masse ne semble mériter attention qu’à trois points de vue 1) Comme copie diffuse des grands hommes 2) Comme resistance que rencontrent les grands 3) Comme instrument des grands. Pour le reste, que le diable et les statistiques les emportent."

"Il faut supprimer les mendiants car on s’irrite de leur donner et on s’irrite de ne pas leur donner."

"Le malade est un parasite de la Société. Arrivé à un certain état, il est inconvenent de vivre plus longtemps. L’obstination à végéter lâchement, esclave des médecins et des pratiques médicales, après que lo’on ait perdu le sens de la vie, le droit à la vie, devrait entaîner, de la part de la Société, un mépris profond. Les médecins, de leur côté, seraient chargés d’être les intermédiaires de ce mépris… Ils ne feraient plus d’ordonnances mais apporteraient chaque jour à leurs malades une nouvelle dose de dégoût"
— Nietzsche
Nietzsche c’est la doctrine des hommes supérieurs, qui doivent vivre pour eux-même, qui n’en ont rien à foutre des autres, que le reste de la société doit entretenir. Certains doivent mourir pour entretenir les poètes et les penseurs magistraux qui planent sur lesmiasmes de la société. J.S. Mill cherissait l’idée d’homme supérieurs qui émergent quand on leur en laisse la liberté, mais il disait que la société doit les produire parce que ça lui est bénéfique. L’homme supérieur de Nietzsche, par contre, n’est pas bénéfique à la société, il lui tournerait même le dos.
Alors, l’ubermensch nitezschéen n’est pas l’ubermensch nazi, ce n’est pas une notion racialiste. Cela signifie seulement que dire «l’ubermensch est nazi» est un mauvais argument. Par contre dire «l’ubermensch est un concept anti-social et prétentieux, qui prétend que la production de ce Surhumain justifierait le sacrifice de toute l’humanité» est un argument toujours valable. Cependant, si l’auditoire n’écoute pas bien, on peut faire semblant que les deux objections sont similaires, et donc faire semblant d’y répondre.
Nietzsche clame que seul un «esclavage» peut pousser l’humanité à un plus haut degré, que certains individus doivent être sacrifiés pour les «grands hommes», que le Surhomme est plus Cesar Borgia que Parsifal....
Nietzsche a contribué à la biologisation de l’esprit, affirmant qu’il n’était qu’un jouet du corps :
«Dans un climat énervant le thé est mauvais à jeun : il faut le faire précéder une heure avant d’une tasse de cacao épais et déshuilé. Rester assis le moins possible ; ne se fier à aucune idée qui ne soit venue en plein air pendantla marche et ne fasse partie de la fête des muscles. Tous les préjugés viennent de l’intestin. Le cul de plomb, je le répète,c’est le péché contre l’esprit.»
— Nietzsche
Il a également remisé la raison au placard, ainsi que l’idée d’égalité entre les hommes. Il a réfuté la possibilité de collaboration positive entre les hommes et de progrès social. (le socialisme étant son ennemi définitif)
Côté raciste ou racialiste, Nietzsche n’était pas en reste, comme nombreux de ses contemporains. Remarquez : on n’aime pas les citations de Nietzsche parce que ce serait trop facile de sortir ça de son contexte, par contre quand il s’agit de le défendre on sort toujours la MEME citation qui prouve qu’il n’est PAS antisémite et qu’il n’aime pas les antisémites. Certes, mais ça n’empêche pas d’autres occurrences raciste (ou anti-racistes, Nietzsche est chiant) comme vu plus bas.
Et le simple fait qu’il ait été récupéré par les nazis vous permet de fermer les yeux sur tout cela et d’affirmer que telle citation est «sortie de son contexte» que celle-ci n’est «pas à prendre sérieusement» ou «à prendre au second degré». Même plus besoin de se défendre. Même s’il était clairement convaincu de la différence essentialiste hommes/femmes, même s’il était convaincu de la pureté raciale des grecs, même s’il était convaincu que la raison était à rejeter, même s’il était convaincu de la nécéssité des esclavages et des pauvretés dans la progression de l’humanité, le simple fait qu’il n’était pas nazi le disculpe de tout cela.
Nazi = mal, donc "pas nazi" = forcément bien, voilà le raisonnement idiot. Sa philosophie n’en est pas plus respectable.
Et tu n’as pas le droit d’y piocher ce que tu veux en prétendant que cela se situe hors du royaume de la cohérence.
D’ailleurs.

2. Le filtrage de gros connard opportuniste

D’ailleurs, on se rappelle de la phrase de Camus sur Nietzsche dans «l’Homme Révolté», disant que jamais nous n’aurons fini de réparer le tort qu’il lui a été fait.
Cependant Camus ne retient de Nietzsche que son rejet des arrière-mondes : autrement dit, rejet du paradis, de l’enfer, ou d’un ordre transcendant qui s’ajouterait à notre monde. Autrement dit : Nietzsche et matérialiste. Cependant ce qu’il utilise pour le relier à Marx c’est l’Ubermensch, autrement dit l’idée de l’amélioration continuelle de l’homms. Du fait que l’homme doit être dépassé, et que l’humanité n’a de sens que dans la production de ce Surhumain, cet homme supérieur. La société doit seulement produire des grands hommes, d’où également le dépassement des limitations morales, bref.
«L’avenir est la seule transcendance des hommes sans dieu.» 
— Camus
Camus rassemble Nietzsche et Marx en cela qu’une fois que Dieu est mort, pour garder espoir et garder sens à la vie, ils remplacent «l’au-delà par le plus tard». Nietzsche par l’Ubermensch, et Marx par son «Apocalypse du prolétariat» qui se rebelle contre la bourgeoisie, bousille tout le monde et installe une société communiste très heureuse, libertaire et égalitaire.
Et Camus les rassemble alors même que Nietzsche déteste le socialisme, qu’il défend de toutes ses forces l’inégalité entre les hommes et qu’il n’en a rien à foutre des pauvres et des ouvriers, son seul souci étant de produire des hommes supérieurs, peut importe le prix.
On garde ce qu’on veut : Nietzsche ne croit pas en Dieu et il voit le sens de la vie dans le futur de l’humanité. Par contre, tout le reste et jeté aux orties. L’homme révolté, hein ? On ne garde que sa rébellion contre la religion, on ne le voit qu’en tant qu’athée. Son combat contre l’idéologie des droits de l’homme, de la Révolution Française ou du socialisme, ça, c’est négligeable... On définit Nietzsche par ce qu’il rejette : Dieu et le paradis. Et pas par ce qu’il prône : l’inégalité entre les hommes.
Le pire étant sans doute Derrida. Derrida c’est la contradiction ultime. Nietzsche aurait tout dit et son contraire. Dès lors, lui faire dire ce que l’on veut n’est plus seulement un travers répandu, mais nécéssaire, puisqu’il s’agirait d’un spectre d’opinions qui baliserait la totalité de ce que l’humain peut penser, il n’y aurait qu’à choisir ses citations sans s’embarasser plus avant de la cohérence ou de la logique. (après tout, on prétendra à bon compte que Nietzsche l’avait abandonnée) Et du coup, plus besoin de s’embarasser de cohérence, Nietzsche n’est plus qu’un bréviaire de citations que vous pouvez prendre pour égayer vos textes.


3. L’élitisme auto-satisfaisant.

Je me souviens de ce problème, peut-être raconté par Einstein. Il y a un suédois qui fume de marlboros, et une maison bleue où vit un chien, et puis il faut trouver qui vit dans la maison verte. Le problème me semblait rébarbatif et idiot. Je l’aurais laissé tombé s’il n’avait pas été accompagné de l’intitulé : «seuls 2% de la population peuvent résoudre ce problème». Ne voulant pas participer à la masse des 98% d’abrutis incapables de sortir vainqueurs de cette énigme, je me mis à plancher, couvrant des feuilles de griffonements de possibilités, cherchant à circonscrire les habitants fictifs de cette rangée de maisons multicolores. Cependant, à aucun moment je ne me suis questionné sur la véracité de l’étiquette.
Qui me garantissait que seuls 2% des gens pouvaient le faire ? On ne l’avait pas fait passer à toute l’humanité pour ensuite compiler les résultats, non.
Mais la simple éventualité d’être parmi les 98% de gens banals et bêtes m’avait mis au défi.
Je crois qu’un phénomène similaire est à l’oeuvre chez Nietzsche : il vous raconte que c’est des trucs secrets, occultes, que c’est pas compréhensible par les bêtes de troupeau, que seuls les lions et les esprits libres peuvent pénétrer la profondeur de sa pensée.
Le raisonnement logique serait de se dire «C’est un connard qui survend son oeuvre de façon prétentieuse». Malheureusement il y a une petite part de vous qui vous dira toujours «Non, tu peux le comprendre, tu n’es pas comme les autres, tu es meilleur, tu peux le faire.» Et dès lors vous vous imaginez faire partie de la petite secte de ses fidèles secrets, de ceux qui de loin percent ses secrets.
Les contradicteurs vous semblent dès lors des moutons jaloux de votre fière crinière, des exclus, des mal-comprenants. Leurs objections ne peuvent dès lors qu’être la marque de leur infériorité, de leur incompréhension...

4. Le pré-machâge mythifiant.


Sinon j’ai lu un livre d’une traite, ça fait du bien, à force de trainasser et de me dissiper dans de multiples lectures obligées pour l’université. Pouvoir me dispenser de tout programme et négliger sciemment ce mes obligations de lecture, ça m’a fait sacrément du bien. Ca a du me prendre une heure. Il fait cent pages et démolit le nietzschéisme de gauche, vous savez, celui qui s’acharne à prétendre que Nietzsche n’a rien à voir avec les fascistes et qu’il est tout beau tout gentil tout incompris. Ben, merde, il entasse les citations esclavagistes/aristocratiques, eugénistes et, tout simplement, connes. En détruisant Nietzsche, il égratine aussi Camus. Le crépuscule de mes idoles.
Nietzsche et Camus, sans doute mes deux lectures privilégiées, enfin, disons parmi mes dix. Celles qui me donnèrent l’illusion de la maturité quand j’avais, quoi, quinze-seize ans. Oh tu lis trop des trucs d’intellos, s’exclame-t-on à ton passage, se moquant. Néanmoins ce sont des moquerie qui, avec le temps, confèrent une certaine aura. On commence pour rire à demander, «tiens, toi qui lis du Camus...» sur fond de rires gras, mais à un moment une question épineuse survient, et puisque vous avez trimballé votre culture en bandouillère on vous tombe dessus. Si vous parvenez à répondre, si vous vous intéressez à une multitude de choses et que vous essayez de les partager avec des gens il y a fort à parier qu’on ne tardera pas à vous estimer plus intelligent que la moyenne. Cela m’arriva, au point qu’en décembre 2010, je fus totémisé Merlin par mon groupe scout, mais c’est une autre histoire. Curiosité et vantardise ne suffisent pas pour faire de l’intelligence, malheureusement, mais ça peut faire illusion.
Et j’aimais beaucoup Nietzsche, pour ses aphorismes, ses maximes incisives. Le relisant, je me perdais. Il se contredisait. Il jetait la logique aux orties, c’était déroutant. Plus tard je lirais Jaspers : «Nietzsche est faussement accessible.» C’est vrai. Il semble qu’il suffit de tendre la main, mais il est toujours plus loin, comme la branche à laquelle voulait mangeait Tantale, toujours plus loin...
Et un jour, les dieux fatigués devant sans doute s’amuser un peu, balancèrent la branche en plein dans la gueule de Tantale, entre ses bras tendus. Cela m’arriva, sous la forme de ce livre de Aymeric Monville, un gros bon marxiste comme on les aime.
Il déconstruit posément Nietzsche, qu’on analysait d’habitude hors de tout contexte historique. Vous avez remarqué, d’ailleurs ? Descartes, on vous parle des Jésuites, Kant on vous cause de Leibniz, Hegel de Schleiermacher, Schelling, Fichte... Mais Nietzsche, peau de zob. On mentionne son amour-haine pour Wagner. Sa solitude. Ses liens distendus avec la philologie. Sa folie. Mais l’individualisme prôné par le moustachu fut si fort que ses commentateurs semblent y souscrire complètement, ainsi Georges Bataille qui prétendra que la pensée de N. ne peut être comprise que de l’intérieur qu’en y souscrivant, comparant sa pensée... Au christianisme ! Genre pour comprendre le christianisme il faut être chrétien (cette seule maxime est douteuse) et pour comprendre Nietzsche il faudrait être nietzschéen. L’athée vindicatif doit se retourner dans le fossile de sa moustache... Surtout venant du penseur qui affirmait dans le Zarathoustra que le vrai amour d’une doctrine c’était de la mettre à l’épreuve, et non de la suivre aveuglément.
Mais Foucault, Derrida, Deleuze, les trois gros français manquant à mon cursus de philo, ont participé au déplumage de Nietzsche, défaisant tout ce qui pourrait rappeler que les Nazis placardaient ses sentences. Cependant avec mauvaise foi. On raconte que Nietzsche faisait référence à «la race des conquérants aryens aux cheveux blonds.» dans la généalogie de la morale, pour le faire passer pour un vil eugéniste, mais on oublie de citer «Nous autres sans-patrie nous sommes quant à la race et quant à l’origine, trop nuancés et trop mélangés en tant qu’hommes modernes et par conséquent trop peu tentés de prendre part à cette débauche et à ce mensonge de l’auto-idolâtrie raciale qui aujourd’hui s’exhibe en Allemagne en tant que signe distinctif des vertus allemande qui chez le peuple du «sens historique» donne doublement l’impression de la fausseté et de l’inconvenance. Nous sommes, en un mot - et ce sera ici notre parole d’honneur ! - de bons Européens, les héritiers de l’Europe, héritiers riches et comblés, mais héritiers aussi infiniment redevables de plusieurs millénaires d’esprit européen : comme tels aussi à la fois issus du christianisme et anti-chrétiens...». Ouais, faut pas prendre en compte la race, mais il le fait, affirmant que ce serait intéréssant de croiser des officiers allemands de la marche avec des femmes juives, bref.
Alors je veux bien que le philosophe à moustache de morse ait voué à la mort les faibles et les ratés, mais était-ce au-delà de sa tentative de réhabiliter le suicide ? La réponse se trouve dans une bataille de citations talmudiques. Piochez dans le corpus et choisissez votre moitié du mythe de Nietzsche. Bien sûr, la vérité me chagrinerait si elle changeait l’image que je devais avoir du penseur, il me faudrait rafistoler mon panthéon.
Talmud, panthéon, et je crois que le mot est là : les systèmes de pensée deviennent des mythes, des cultes, et on les vénère chacun à sa sauce les enrobant de son propre encens. Ainsi Camus aura passé Nietzsche à la moulinette pour le faire digérer aux classes terminales, ne gardant de lui que la solitude, l’esthétique de l’absurde (qu’il est bien seul à avoir surligné) et bien sûr le rejet des arrières-mondes. C’est étonnant, n’est-ce pas ? Nietzsche clame que seul un «esclavage» peut pousser l’humanité à un plus haut degré, que certains individus doivent être sacrifiés pour les «grands hommes», que le Surhomme est plus Cesar Borgia que Parsifal.... La cruauté n’est pas absente. De là au calme cloître de l’écriture camusienne, penseur cherchant simplement à s’abriter du monde, il y a un monde justement. On retient ce qu’il rejette, on rejette ce qu’il prône... On édifie le Surhomme en «transcendance du plus tard», on parle de la fin des arrière-mondes.
Deleuze c’est aussi l’amoindrissement, on rogne les angles, on adouçi le schmillblick. Le souci des philosophes, c'est que ce sont des fortes têtes. Ils ont leur projet, leurs envies, ils tombent sur un penseur et ils se disent, tiens, je vais reparler de sa pensée. Et une fois qu'ils ont trouvé chez le penseur en question des germes de leurs projets ils peuvent se lâcher et se servir des écrits antérieurs comme d'une base à leur propre création de concept. Et ensuite on prétend que c'est une herméneutique décente. Ainsi :

«Ma manière de m’en tirer à cette époque, c’était, je crois bien, de concevoir l’histoire de la hilosophie comme une sorte d’enculage ou, ce qui revient au même, d’immaculée conception. Je m’imaginais arriver dans le dos d’un auteur et lui faire un enfant, qui serait le sien et qui pourtant serait monstrueux.» 
— Deleuze
Philo de collégien ! Philo de dissertations à rendre mardi ! Philo de brodage, philo de bricoleur, philo de baratineur ultime, de piochage de citations talmudiques indécent !
C’est tout de même un moment triste que celui où, ne pouvant avoir raison, vous voyez quelqu’un renoncer à la raison en général.
Et au final, à force qu’on répète que Nietzsche n’est pas nazi, n’est pas eugéniste, n’est pas méchant, n’est pas fou, les gens se fatiguent et n’ont plus envie de vérifier, ils se contentent de sauter les phrases qui ne collent pas au schéma mythique de Nietzsche qu’ils se sont construits.

5. L’anti-démocratisme

Puisqu’il s’agit d’intituler tous ces alinéas avec des termes pseudos-inventés, allons-y.
Je pense que c’est lié à une autre facette du succès de Nietzsche : l’élitisme a bonne presse. Certains se rendent compte du côté résolument élitiste de ce penseur, et le cultivent plutôt que de chercher à le cacher sous une soupe de morale humaniste bien-pensante. Ceux-là n’aiment pas l’homme moyen, les quidams, ils veulent des hommes supérieurs, parce qu’ils sont persuadés d’en être, et dès lors refusent la démocratie. Ca n'a pas forcément à voir avec Nietzsche, mais je pense qu'une part de son succès conflue avec ce phénomène.
Il y a une haine de plus en plus profonde de la démocratie, et particulièrement de la démocratie représentative. L’idée même d’accorde à tous les citoyens adultes un pouvoir de décision égal dans le choix des preneurs de décisions semble désormais désuète ou sclérosée de par l’état de corruption généralisé dans lequel serait notre société.
Elire quelqu’un ? C’est selon eux se soumettre au jeu des médias, des lobbys, des partis, bref, d’intérêts qui n’ont rien à voir avec ceux du peuple. En premier lieu on va se dépêcher d’arguer du coup que le «peuple» ça n’existe pas en soi. (remarquez à moins de souscrire à une vision platonicienne du monde, à des arrières-mondes, justement, rien n’existe en soi) et donc on dénie à la démocratie tout intérêt. Quel sens aurait le «pouvoir du peuple» si le peuple est trop bête, trop mal éduqué ou trop manipulé pour avoir une volonté propre ?
On se dispense par ces biais d’accorder des suffrages à qui n’est pas d’accord avec nous, après tout, si des cons prônent le contraire de nous, ben c’est parce qu’ils sont mal éduqués ou manipulés, hein.
J’en parlais à propos de la stohocratie (addendum) : on est fatigués de ces gens qui sont censés recueillir notre approbation pour ensuite décider de notre sort, et si plutôt on les tirait au hasard, hein ? Ce serait vachement mieux ! On s’imagine être le seul îlot d’intelligence du monde et donc, plutôt que de laisser la moindre parcelle de pouvoir à nos autres congénères, on prône le hasard et le fortuit. Lançons des paquets de cartes en l’air, et qu’ils écrivent nos destins. C’est pathétique de pessimisme de s’imaginer l’humanité si pourrie qu’un tirage au sort vaut mieux qu’une décision.
Certains me diront que leurs remontrances sont dirigées exclusivement contre la démocratie élective, et qu’ils n’auraient rien contre une démocratie directe, soit. Mais le fait que des mecs comme Etienne Chouard soient de plus en plus écoutés et que la stohocratie trouve des partisans par ces voies montre que ce n’est pas l’élection qui dérange : après tout, élire un mec, d’accord on prétendra qu’il ne représente pas tout le monde et que cela mécontentera 40% de sa circonscription. (ces problèmes se peuvent résoudre par un système de proportionnel général, et non par circonscription. Ca en crée d’autres, remarquez, mais bref.) mais quelqu’un de tiré au hasard pourrait tout aussi bien mécontenter la totalité de la population, ou de sa criconscription. En outre, il serait incontrôlable, puisque soumis à aucune pression et n’aurait aucune légitimité. Les politiciens d’aujourd’hui peuvent encore dire aux gens que c’est de leur faute s’ils ont été élus. Là, non. Quel intérêt dès lors de plaire au peuple, s’il n’a pas à vous réélire ? La stohocratie c’est l’idée la plus absurde qui soit parce qu’elle considère :
1) que tous les hommes se valent, puisque n’importe lequel peut être élu.
2) que l’avis des gens ne doit absolument pas être écouté, à moins qu’ils ne soient tirés au sort.
L’égalité des hommes, soit, mais sans les écouter, quel intérêt ?
Les gens n’ont aucun autre moyen de pression que d’être élu. S’ils ne le sont pas, ils ne peuvent RIEN FAIRE.
Ca participe de la même médiocrité. Plutôt que d’être cohérent, on renonce à la cohérence. Plutôt que d’être rationnel et de chercher à savoir ce que disait vraiment Nietzsche, on renonce à la raison, et on affirme que toutes les interprétations se valent puisque Nietzsche a tout dit. Plutôt que de chercher la meilleure solution politique, au confluent des intérêts de tous, on affirme que toutes les solutions se valent et on tire un représentant au hasard.



mardi 18 décembre 2012

Troisième méditation sur la morale et le scoutisme.

"Une vérité énoncée avec de mauvaises intentions surpasse tous les mensonges de l'imagination."
William Blake

Pour cette fois, je pense que je vais laisser tomber mon interlocuteur fictif, l’abattre et le laisser traîner dans un bosquet.
Nous allons parler de choses qui me touchent plus personnellement, quittons le domaine faussement logique du dialogue philosophique et allons dans le témoignage, direct dans le steak, sans passer par la case rationnalisation.
Premièrement, je déteste voir à quel point le bien s’est démodé. Les gens adorent partager via 9gag sur leurs réseaux sociaux des histoires enthousiasmantes, ragaillardissantes, pleines d’espoir. Uplifting dirait-on en la perfide Albion. Ils adorent ces histoires de sacrifice, un type qui a dédaigné un pot-de-vin ahurissant de la part de dealers parce qu’il voulait lutter contre le trafic de drogue, un chien sans pattes avant qui vit quand même. On ajoutera ensuite un «faith in humanity restored».
REGARDEZ DES SANDWICHS MOINS CHER, voilà bien la définition de la bonté ! Suite au meme du Good Guy Greg, une vague de memes destinés à remercie la bonté d'un organisme ou d'une personne a émergé et semble contredire ce que je vous dit. Mais regardez le Good Guy Greg, un joint au coin de la lippe. si tu fumes pas de drogue, on ne te laisserait pas être gentil, nom de bleu.


Remarquez l’humour des réseaux mémétiques : il suffit que Justin Bieber gagne un Grammy pour qu’on dise qu’on ne veut plus vivre sur cette planète. Par contre, pour vous convaincre d’y rester, il faut un miracle ou un saint. Ce monde est fou. Il passe son temps à vomir sur les célébrités «commerciales» que le «système» lui fournit. L’adolescent moderne est un vrai de vrai, il écoute de la vraie musique et il dédaigne Justin Bieber et One Direction, c’est un héros dyonisiaque. Quand bien même le reste du monde n’en a rien à foutre de Justin Bieber, et se passerait bien des jérémiades à son sujet, aussi gênantes que ses chansons. Je ne regarde pas la télévision, j'en ai d'ailleurs plus, la publicité ne m'atteint que sur des sites de streaming, et c'est généralement des voitures. Sans ces geignards de l'internet je n'aurais JAMAIS entendu parler de Justin Bieber.

Un autre truc très classe, c'est de dire que Justin Bieber est une fille, tu vois, parce qu'après tout, comme vous le savez, être une fille c'est infamant. Pareil pour les réseaux de cons qui utilisent le terme "gay" pour déprécier ce qu'ils n'aiment pas e.g. One Direction et qui ensuite se scandalisent des propos homophobes d'untel.

Pareil pour les athées sur internet, quoi, insupportable ramassis de connards décidés à détruire tout ce qui pourrait ressembler à une transcendance.
Et après on regardes des chatons pendant des heures.
Pourtant, malgré cette avalanche de bons sentiments, on se retrouve à dédaigner le bien. Hé ouais. Prenez par exemple C.K. Robertson (j'en causais à propos de Power Girl) quand il parlait de Superman, le décrivant comme un Boy Scout, terme péjoratif dans la bouche de cet ignare trop occupé à bander sur le fait que Batman est un Übermensch : «Oh ! Tu lances des mecs du haut des toits, tu tortures des gens, tu es névrosé et trop dark, tu es un homme supérieur !». C’est pas le seul à utiliser le terme «Boy Scout» pour quelqu’un de trop obéissant, complaisant, ou propre sur soi. Dans les faits, il l’utilisait pour dire que Superman était l’esclave du gouvernement (bouhouhou méchant gouvernement) alors que Batman était trop un rebelle. Regardez Man of Steel de Snyder, produit par Nolan, qui veut apparemment changer tous les héros DC en mecs torturés dans les ténèbres de la nuit, alors qu’une telle teinte n’était pas nécéssaire au drame. Superman est un personnage conflictuel, mais il a d’autres problèmes que Batman, notamment parce que, hé, il s’en fout visiblement de son identité secrète et en plus il est pas vraiment mortel. Et s’il bosse pour le gouvernement, Batman aussi.
Mais le voilà étiquetté «Boy Scout», et ça me fait chier ce métatexte, ça me fait chier qu'il suffise de dire "oh le boy scout" pour déprécier quelqu'un. Notamment parce que je suis scout.
Oui, je suis scout, pas j’étais. Généralement, les gens ont honte d’avoir porté le foulard, je ne sais pas, comme ils ont honte d’avoir lu Harry Potter. Ou plutôt, ils ont honte d’avoir aimé ces choses. On en parle généralement au passé, honteux d’oser s’élever contre le métatexte ultime : celui du scout noeud-noeud.
Bon, j'ai rien dit, effectivement Superman est un Boy Scout.
Un métatexte extrêmement puissant s’est mis en place. Métatexte : ce qui est au-delà du texte ce qui nous environne, ce qu'on n'a plus besoin de dire, tellement c'est sous-entendu. Un tissu très puissant de clichés et de tropes qui environnent les scouts, qui font rien d’autre que faire des noeuds, des feux dans la forêt et des balades de 80km, fanatiques de l’autorité, obéissant au doigt et à l’oeil. Ce filet de catégorisation est tellement fort qu’il n’est plus possible d’en sortir : si vous devez décrire un scout dans une oeuvre de fiction : pouf, ce sera un pantin rembourré de clichés.
Quand tu est scout, c’en est presque devenu un cliché d’ailleurs, tu PASSES TON TEMPS à démonter les clichés. À dire qu’on est pas avec le chapeau, les bretelles et les chaussettes blanches jusqu’à l’urètre, que tu passes pas ton temps à vendre des cookies ou à faire traverser des grand-mères. A dire qu’on est pas «le cliché du scout».
Mais bordel, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Le problème ce ne serait pas qu’on aurait ces habitudes là, non le problème c’est que quand bien même on porterait des chaussettes longues, des guêtres, des bas, des chapeaux, des chemises, en quoi ça donnerait le droit à qui que ce soit de vous traiter comme de la merde ? Quel genre de demeuré juge les gens sur leurs vêtements, et à plus forte raison quel sorte d’idiot se sent obligé de se défendre sur ses vêtements ?
Pensez à tous les scouts de fiction que vous avez vu récemment. Basiquement, à force de se moquer des scouts comme des hommes théoriques (par exemple dans Là-Haut), comme des idiots(Camp Lazlo), comme des gens bêtes, comme des gens déconnectés de la réalité(Moonrise Kingdom), comme des culs-bénits, comme des idéalistes, comme des exhubérants qui souhaitent faire bouger la jeunesse alors que la jeunesse ne veut rien d’autre que fumer, boire et jouer à touche-pipi avec le sexe opposé (Hamster Jovial); on construit un réseau complexe de memes, un memeplex, qui dispense les gens de réfléchir, ils peuvent sans autres se reporter à ce que leur dicte le conglomérat de clichés et le revomir sur la situation présente, en pointant du doigt et en riant.
Bref, on oppose ces chevaliers de vertus aux gens cool, qui eux se contentent de consommer des drogues et d’être insouciant. La définition habituel d’être «cool» c’est d’en avoir rien à foutre des gens, d’être insouciant, détaché. Alors forcément des gens qui veulent être «toujours prêt» à faire le bien, grand dieu, non, quel bande de petits cons.
Sortons du cliché : Demandez-vous : qu’est-ce qu’un scout, vraiment ?
Quelqu’un qui veut améliorer le monde et qui se trimballe un ensemble de commandements moraux. En plus de celui d’être toujours prêt et la nécéssité afférente de développer ses capacités, on trouve la loi de l’Eclaireur :


  1. L’Eclaireur n’a qu’une parole
  2. L’Eclaireur est loyal et fidèle
  3. L’Eclaireur se rend utile, il aide son prochain
  4. L’Eclaireur est un bon fils, l’ami de tous et le frère de tous les éclaireurs
  5. L’Eclaireur est courtois et chevaleresque
  6. L’Eclaireur est bon pour les animaux, il protège les plantes
  7. L’Eclaireur sait obéir
  8. L’Eclaireur est vaillant il sourit dans les difficultés
  9. L’Eclaireur est travailleur et économe
  10. L’Eclaireur est propre dans ses pensées, ses paroles et ses actes

Bref : la volonté de dire la vérité, d’être loyal, d’aider les autres, d’être l’ami du plus grand nombre, d’être poli et respectueux, de respecter la nature, d’avoir assez d’humilité pour accepter un commandement(on y revient), d’avoir assez de force intérieure pour surmonter les difficultés, d’être dur à la tâche, mais économe de ses moyens, d’être pur dans ses pensées, ses paroles, ses actes.
Je ne sais pas vous, mais presque tout ce que je considère de juste et de beau dans les rapports humains me semble résumé ici.
Vous avez sans doute une réaction de dégoût («Ah mon dieu ! Des principes ! Ah ! Ah ! Pétain sort de sa tombe !») mais sérieusement, représentez-vous vraiment le contrepied de cela ? Vous levez vous chaque matin en vous disant «Je compte bien manquer à ma parole, être déloyal et infidèle, me rendre inutile, et nuire à tous ceux que je croise, être un mauvais fils, l’ennemi de tous et emmerder ces connards de scouts, être malpoli et fourbe, être sadique avec les animaux et massacrer les plantes, désobéir à tout ce qui se présente (les feux rouges c’est pour les cons) être couard au possible, me plaindre sans cesse, être paresseux et dépensier, être sale dans mes pensées mes paroles et mes actes.» ? Si oui, bravo, veuillez vous manifester. Je ne croyais pas à la malveillance, mais vous êtes un parfait exemple de mauvais être humain.
Bien sûr, les gens auront un réel problème avec l’obéissance, le drill britannique, l’abandon de son libre-arbitre au chef scout. Nous serions forcément un groupuscule crypto-fasciste. Je ne considère pas vraiment le septième point de la loi comme un impératif militaire, surtout que le scoutisme est une méthode d’éducation et que la troisième branche(15-18 ans) et les clans routiers (18+) développent l’autonomie que n’avaient pas forcément les éclaireurs (12-15 ans) dûs à des impératifs techniques : c’est le chef qui organise les activités, donc c’est sur lui qu’on doit se coordonner. En 3ème et 4ème branche, c’est une autre pédagogie : c’est autogéré.  Les gars font ce qu'ils veulent. Difficile de parler d'obéissance aveugle.
Mais bon, c’est peut-être parce que je viens d’un groupe bordélique que Baden-Powell aurait sans doute renié, vu notre tendance à foutre la merde et à déconner sévère, mais bon.
Toujours Superman, par contre y'a un problème avec ces hanches.

Quand je lis un témoignage qui dit «hiii j’aime pas les scouts, j’ai pas aimé» j’ai un peu de peine pour ce gens parce qu’apparemment ils sont tombés sur des connards, alors que j’y ai rencontré des gens magnifiques.
Voire pire que de simples connards (oui, ne nous voilons pas la face, nous sommes un mouvement de jeunesse, une aubaine pour les pédophiles. Rappelons les scandales pédophiles encore en cours chez les Boys Scouts of America, surtout quand la partie récente de leurs archives dissimule sans doute des crimes tout aussi grands. Chronique sur BM News :

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Et vraiment, je pense que bien souvent mis à la place de ces gens malmenés, battus, j’aurais pété les plombs tout autant, surtout dans un environnement chrétien (mon groupe scout est laïc, on cause parfois spiritualité, mais rien d’imposé, plus de la discussion) et violé, là je n'arrive même pas à me mettre à la place de ceux qui ont subi ça.
Et si on me demandait vraiment d’enchaîner les corvées de merde sous prétexte que je suis nouveau, ou si je subissais un bizutage de merde où on me tabasse et on me fouette avec des ronces, je me casserais aussi. Tous ces délires relèvent de la justice ou de l’anthropologie rituelle, mais... Je n’ai pas connu ça. Et puis, personellement, les ordres que je recevais aux scouts (en tout cas en camp) c’était du genre «va chercher du bois pour le feu», «prends ton tour de vaisselle», «ramasse tes déchets» et «va ranger x ou y outil», bref, des corvées, utiles à tout le monde. Que vous viviez en famille ou en colocation, toute cohabitation, j’imagine, suppose pareille répartition des tâches. Sérieusement : on vous demande de faire la vaisselle vous collaborez au confort de tous, pas besoin de crier au fascisme.
Mais je ne prétends pas que l’obéissance aveugle et idiote n’a aucune conséquence, bien sûr. Mais l’exégèse du septième point, c’est qu’il faut «savoir obéir» autrement dit, ne pas juste reproduire mécaniquement les actes évoqués, nous avons une certaine marge. Certes, ce n’est pas du tout ce qu’entendais Baden-Powell quand il comparait ce point à l’obéissance des marins et des soldats, mais tant pis, il est mort. Je ne me sens contraint à aucune orthodoxie.
Mais je sais où ça peut mener, j’ai d’ailleurs fait pour BM News, notre podcast scout, une chronique (1h environ) sur les Village Scouts, un mouvement scout thaïlandais - adulte - inspiré des Boys Scouts et de certaines organisation paramilitaires anglaises, mais qui avait repris, nommément quasiment tous nos principes. Mais reprendre des principes textuellement est une chose, ça n’a que peu de poids quand on devient une milice aux ordres du gouvernement
Ca ne les a pas empêché d’être fortement impliqué dans le massacre de l’Université Thamasat de Bangkok en 1976, devenant un des soutiens les plus fervents de la monarchie. Bref, instrumentalisés par les conservateurs thaïlandais, au même titre que le furent les jeunesses hitlériennes ou communistes, par exemple. Ces mouvements s’inspirent certes de la méthode scoute(autrement dit uniforme, séparer les gens en diverses unités, les mettre en compétition, apprendre via des jeux), mais le scoutisme n’est, de loin pas, entièrement défini par sa méthode. On a aussi des principes et un but (améliorer le monde). La méthode du drill se perd de plus en plus, et tant mieux. Les Boys Scouts parlent d’ailleurs d’abandonner la référence à Dieu dans la promesse. (Chez nous, la promesse n’est pas obligatoire, et les références à Dieu et la Patrie sont facultatives).
Comme autre exemple d’instrumentalisation le Hezbollah qui t’apprends à piétiner une étoile de David. Bel antisémitisme.

Oui, bon j'avoue ça me fait peur, moi aussi.
Mais prétendre que tous les scouts finiraient comme les Village Scouts, ou embrigadé par le Hezbollah c’est risible. Il y a diverses conceptions du bien, elles n’impliquent pas toutes d’exterminer les gauchistes ou Israël.
Les scouts ne sont pas mauvais en soi, mais il y a des mauvais scouts. Et leurs méfaits viennent plus de leur dérogation à nos principes que leur fidélité.

Moonrise Kingdom. bon, j'avoue, le film ne représentait pas vraiment les scouts comme des hommes théoriques(le seul point : le chef, joué par Norton, ne savait pas que Sam était adopté parce que "c'est pas dans le fichier"), mais plutôt comme des malades psychopathes, qui faisaient exploser des trucs et qui couraient après Sam à moto, avant de complétement virer de bord, à l'exception d'un planté d'un coup de ciseaux aux fesses.

Dans un bistrot un mec m’explique qu’on lui a pissé dessus à sa totémisation, avec une certaine fierté. Oui, je sais, moi aussi j’ai envie de casser la gueule à tous ceux qui auraient pu être impliqués là-dedans. Mais chez nous, bon, la totémisation, on te donne juste un cahier, dans lequel tu écris tes sentiments, tes souvenirs de scoutisme, pendant disons deux heures, pendant que tout le monde doit te trouver 50 adjectifs pour te décrire, puis 20 animaux qui correspondraient, puis s’ensuit un vote, et à la fin, tu as le choix entre 5 «animaux» (ça peut être d’autres trucs, typiquement, moi, j’ai fini avec Merlin) on ne te l’impose même pas, tu choisis le nom que tu portes. C’est juste un rituel dans lequel on te donne un nom, mais un nom qui a un sens et que tu choisis.
Il y a bien un bizutage, chez nous, mais ils’agit du «Wensch», autrement dit, tirer sur le caleçon de quelqu’un jusqu’à ce qu’il rompe, impliquant moult douleur pour ses parties génitales. Mais nous ne le commettons pas à l’encontre de nouveaux : c’est un rituel réservé aux Chefs de Troupe sur le départ ou bien lors de leur intronisation, autrement dit, le plus VIEUX, le chef de la Troupe. Vous qui n’aimez pas l’autorité cette rébellion des sous-vêtements doit vous faire sourire. On appelle ça le TCT. (Tueurs de Chef de Troupe) Après coup, les lambeaux de caleçon arrachés sont fièrement arborés à l’épaule de ceux qui ont réussi à en avoir un bout. Au fond, n’est-ce pas l’affichage de l’irrévérence ultime ? Du fait que le CT est un mec comme nous (qui souvent n’a pas plus de 8 ans d’écart avec vous) et même un mec moins que vous, puisqu'il serait impensable que vous, le gars, soyez exposé à pareil traitement ? Que cette autorité a un lieu et un temps et qu’elle peut être remise en question, qu’elle n’a pas lieu au-delà ?
C’est quasiment le contraire d’un bizutage, ce n’est pas là pour faire souffrir les nouveaux et les faire rentrer dans le rang de la douleur partagée, non, c’est juste pour rappeler que justement on n’est pas forcé d’obéir. Bon, c’est brutal, soit, mais les chefs de troupe semblent y souscrire de plein gré.
Après, ce qu’on nomme ironiquement le «baptême» c’est de jeter les nouveaux dans une fontaine. Mais on le fait en été, tout le monde y passe, et généralement tout le monde finit trempés. On évite de jeter les effets personnels (télépohone, porte-monnaie) ainsi que les chaussures avec le baptisé. Bon, nous ne sommes pas inconscients non plus : si le mec est en pleine grippe, on risque pas de faire ça, rassurez-vous, et si vraiment il ne souhaite pas y passer, il y échappera.
L’autorité n’était pas vraiment mon souci premier : surtout que je pouvais partir à tout moment.
Point suivant : que la vie sous tente soit un peu rude, surtout en cas d’orage, ouais, bravo sherlock, c’est la faute du scoutisme, t’as raison, on fait exprès d’avoir du temps de merde.
« (Le gosse dit :) «j’aime pas les scouts ! On fait que prier et obéir tout le temps ! » Une fois on a essayé de gruger le réglement pendant un week-end : on a caché des Mars au fond de son sac, mais les autres ont tout cafté, Akela a dit c’est INTERDIT et Chill (qui était mon préféré) a souri gentiment. On était fier quand il partait avec les autres, il était mignon avec son uniforme, on se disait qu’on préférait le savoir aux scouts plutôt qu’à l’anniversaire de Mikaël au bowling. Mais lui, notre fils, il était furieux, il faisait exprès de faire dépasser les pans de sa chemise pour nous contrarier.»
Je comprends pas bien le concept d’interdire les sucreries en camp, les gosses font ce qu’ils veulent, chez nous y'en a qui viennent avec des sacs entiers de bouffe. Surtout que la base du scoutisme c’est de faire confiance aux jeunes.
Mais sérieusement : quand vous lisez cela, les scouts passent leur temps à prier, les scouts me tabassent, les scouts n’en ont rien à foutre de moi, est-ce que vous vous croyez qu’ils respectent bien la loi de l’éclaireur ? Vous croyez que le sizenier qui a promis à l’enfant ici évoqué de «le tabasser sous la tente le dernier soir en guise de bienvenu(sic).» se comporte vraiment comme «l’ami de tous et le frère de tous les éclaireurs» ? Vous croyez vraiment que ces déviances viennent de nos principes ? Je pense qu’un bon scoutisme est possible, qu’une multitudes de scoutismes sont possibles et c’est tant mieux. La religion, moi, je l’étudie, j’ai pas vraiment envie d’en avoir une dose lors de mes séances du samedi. Mais si quelqu’un en veut, tant mieux, il faut qu’il puisse l’avoir dans un groupe scout qui lui convienne.
(Aussi : sizenier, c’est le chef d’une sizaine de louveteaux. Je sais pas comment ça se passe dans le groupe ici évoqué, mais chez nous, les sizeniers sont des louveteaux aussi, ils ont 11 ans maximum. Donc des gosses qui se tapent entre eux, je sais pas, ça me parait pas aussi violent qu'un bizutage organisé et officialisé, comme le mec qui se fait pisser dessus pendant sa totémisation.)
Aussi j’adore quand elle dit : «Ma belle-mère m’a avoué que son fils s’était fait viré (sic) des scouts pour avoir collé une claque à sa cheftaine (elle l’énervait avec sa guitare)»
Je comprends pas bien là : «Regardez, on tape mon fils, c’est pas bien !» Suivi de «ahaha bien fait, gamin, tape sur les gens qui t’énervent avec leur guitare». Mais bon, les scouts c’est des cons, hein, on peut leur mettre des claques, c’est normal.
J'essaie de les tenir, mes scouts et de les défendre.

Ensuite de cela le métatexte. Regardons en dessous de l'article ce commentaire de Chonchon posté le 4 aout 2011:
«Voilà qui fait plaisir à lire, surtout de la part de quelqu’un qui a testé… Ce que je connais des scouts, c’est juste ces défilés pitoyables de petits garçons déguisés, guiboles fragiles et gros godillots, chaussettes qui tombent quelle que soit la saison et barda qui leur courbe le dos… Les noms du livre de la Jungle, j’ai jamais compris et ces espèces de remise de prix devant tout le monde, non plus… En voyant ce spectacle (invitée extérieure et non avertie), j’ai vu Pétain sourire. Bref. Cessons le mauvais esprit…
Juste bravo d’avoir entendu vos fils. J’en connais qui… (et qui seraient incapable de supporter ce qu’ils infligent à leurs petits… mais c’est un autre débat !). Et si c’est pour se débarrasser de ses enfants le we, on se demande pourquoi certains sont devenus parents…»
Chonchon admet ne pas avoir testé, mais bon, hein, les scouts c’est Pétain. Marrant qu’on parle de Pétain vu la polémique récente autour du pélerinage des SGDE français qui reproduit celui de 1942 qui s’était fait sous l’égide du Maréchal.

Le métatexte est devenu tellement puissant qu’il suffit de pointer du doigt un scout et de rigoler.
REGARDE DES SCOUTS ! HAHAHA ! AVEC DES CHEMISES ET DES FOULARDS HAHAHA !
Quel mal y’aurait à vendre des putains de cookies ? «Hahaha le gros con qui fait des pâtisseries et qui les vend, hahaha.»
Ou à faire traverser des personnes agées ou invalides ? «Ahahah, regardez-le, ce gros naze, il aide les gens ! Qu’est-ce qu’il est con, hahaha ! Qu’est-ce que c’est ringard d’aider les gens !»
Regarde ils ont un uniforme ! «HAHAHA c’est des nazis hahaha !»
Regardent, ils crient leurs slogans lors de leur rassemblements, la main contractée dans un salut scout ! "HAHAHA c'est des nazis hahaha !"
Même plus besoin d’argumenter ou quoi, tu pointes du doigt et tu ris. C’est tout. Ca suffit à discréditer tous ce que font tous les scouts, parce qu'on a créé ce qu'un blogueur nommé Scott appelait une Superweapon.
En gros, sur cet article, l'auteur montrait qu'on pouvait faire énormément de mal à un groupe de personnes sans pour autant aller du côté de la calomnie ou de la diffamation. Simplement en choisissant les bonnes vérités, on tissait un décor terrifiant pour qui y était enfermé.
Il prenait l'exemple d'un juif vivant il y a deux cents ans, je vais le paraphraser de mémoire. Imaginez que vous êtes ce juif, vous vous baladez aux Etats-Unis, et voyez un pasteur prêcher et soudain s'emporter, disant que "Les juifs ont tué Jésus". Vous voulez intervenir, mais dans les faits, la légende biblique rapporte bien que des groupuscules juifs ont activement provoqué la mort de Jésus. Bien sûr, Jésus ne pourrait être qu'un personnage fictif, mais à ce compte-là, la phrase n'a que peu d'importance : quand on se place sur le niveau de réalité de "Jésus", on est forcé d'admettre, via les seules sources qu'on a que oui, des juifs ont tué Jésus.
Et puis ce n'est pas comme si il avait dit que tous les juifs sont des salauds, non, il dit que des Juifs il y a des siècles ont tué Jésus, il ne généralise pas. Et vous ne vous sentez pas d'aplomb pour expliquer aux chrétiens comment ils sont censé interpréter la bible.
Plus tard, parvenu dans un café vous lisez les journaux et voyez un article intitulé "les banquiers juifs perturbent l'économie". Choqué, vous vous jetez sur l'article, mais après lecture vous êtes forcés d'admettre qu'il est plutôt factuel, qu'il fait état d'un certain nombre de banquiers, ouvertement juifs, qui ont effectivement mené des politiques monétaires qu'on pourrait accuser d'avoir causé quelques troubles économiques. C'est purement factuel, et pourtant le malaise subsiste en vous.
Pour le dissiper, imaginons que vous alliez vous resservir un chocolat chaud, et au bistrot, deux piliers de bar racontent à grands cris l'affaire criminelle qui retient l'attention de la métropole : ce juif qui a tué un enfant chrétien. Vous ouvrez la bouche pour signaler votre désapprobation, mais... Encore une fois, ils ne généralisent pas. Ils ne disent pas que tous les juifs sont infanticides, simplement qu'un juif a tué un enfant chrétien. Que du factuel. Qu'ils s'intéressent en premier lieu à la religion du meurtrier et de la victime peut paraître étrange, mais il n'y a pas de quoi se friter avec des inconnus, vous poursuivez votre chemin.
Ensuite, achevons notre métaphore par un anachronisme, vous entendez des gens s'outrer des juifs et des atrocités qu'ils commettent dans la bande de Gaza, vous allez prier ces malandrins de cesser de généraliser, avec force exemples de juifs non-colonialistes, voire non-sionistes, et avant que vous ne puissiez en placer une, ils réorientent leurs discours sur les juifs rigoristes qui, effectivement, participent à une pression avec de multiples groupes d'extrême-droite afin que le gouvernement poursuive sa logique expansionniste et colonialiste. Vous n'avez rien à dire, une fois cette précision faite et ce malentendu dissipé, il n'y a plus de généralisation.
Vous rentrez chez vous, très très mal à l'aise, alors même que vous n'avez trouvé sur votre chemin que des faits. Pas de généralisation, pas de "tous les juifs sont...", juste des faits. Vous vous engueulez avec  votre voisin pour une histoire triviale et alors que le ton montre, vous menacez de faire appel au reste de l'immeuble pour vous départager. Et là, il dit que de toute façon l'immeuble sera avec lui puisque tout le monde sait que les juifs sont des salopards déicides-tueurs-de-Jésus-tueurs-d'enfants-comploteurs-détraqueurs-d'économie-colonisateurs-de-Gaza !
Il a un point. Pas sur le fait que les juifs sont des salopards déicide-etc. mais bien sur le fait que dans un monde où les juifs sont circonscrits par de pareils discours en permanence, il y a des fortes chances qu'une bonne part de l'immeuble se retourne contre vous.
C'est la le pouvoir du métatexte, du texte environnant, que Squid désigne sous le terme de "Superweapon" conceptuelles. Vous n'avez pas besoin de généraliser, pas besoin d'être raciste, pas besoin de mentir, il vous suffit de choisir les bons faits et de les répéter à outrances.
Plus besoin d'expliquer pourquoi c'est mal d'avoir un uniforme, il suffit de dire "Tiens, ils ont un uniforme, tout comme LES JEUNESSES HITLÉRIENNES et L'ARMÉE, hein". Notez ce que fait Chonchon, probalement inconsciemment : les scouts j'ai jamais aimé ça, j'ai jamais compris, et "un jour, j'ai vu Pétain sourire". Le mot important dans le message, malgré l'arrêt net marqué par l'auteur (ou grâce à l'arrêt justement) c'est le mot PETAIN qui clignote sur le commentaire et lui donne son ampleur. Voir des scouts = Pétain sourire. Le pouvoir des associations d'idées montre ici sa puissance.
Et impossible de contester ce qui est dit là : la première partie fait état de ressentis personnels (qui sommes-nous pour les juger ?) et la seconde, d'un fait, invérifiable, notre interlocuteur aurait vu Pétain sourire devant des scouts (si c'est un fait, qui sommes-nous pour contredire un témoin ?). Pourtant leur juxtaposition est ouvertement et volontairement offensive, elle est là pour marquer le coup, et elle ne repose pas sur la logique, du tout. C'est bien pour ça d'ailleurs que la logique ne trouve pas de points saillants dessus.

Usage du métatexte. (Allégorie)

Et le contenu positif des remontrances ? Après tout, il se peut tout à fait qu'un métatexte soit orienté envers quelque chose de vraiment maléfique, je ne sais, par exemple le métatexte autour des Nazis, c'est d'ailleurs parce qu'il est si puissant qu'il suffit de nous y connecter, via la présence débordante des jeunesses hitlériennes, pour nous salir.
Nous parlerons des problèmes du scoutisme lui-même dans la prochaine méditation (ma chronique sur les Village Scouts le faisait déjà) si vous le permettez, en attendant, afin de vous démontrer que les critiques se nourrissent du métatexte "scout" plutôt que de le créer, faisons une comparaison avec un milieu où toutes les critiques habituelles (uniforme, loyauté exacerbée, obéissance, respect des chefs, origine militaire) se retrouvent.
Avec un dojo de Judo.
OH MON DIEU ! Vous embrigadez des enfants ! Monstres ! Et les forcez à vous vénérer !

J'en ai moi-même fait  (je cumule les tares) et je pense que tout ce qu'on dit sur le scoutisme pourrait également être dit du Judo. Pourquoi ne l'est-il pas ? Aucune idée, mais regardez :

Uniforme. Au judo on porte un uniforme venu du Japon, qui bouge pas depuis longtemps, on est super traditionnalistes. En quoi le kimono différerait de la chemise scoute ? On porte une chemise issue de l'uniforme colonial, eux portent ce que portaient les samouraïs. D'ailleurs tant qu'on y est.
Origine militaire. On parle d'ART MARTIAL, d'art de FAIRE LA GUERRE, parce que c'en ETAIT UN.On vous apprend à casser des bras, à luxer des articulations, à projeter des gens à terre et à les étrangler proprement. Moui, et après c’est nous les malades, hein, nous les bellicistes.
Respect et Code de l’Honneur. Mais t’sais, le judo c’était fait par les samouraïs, et les samouraïs ils étaient au service des shoguns comme des esclaves, t’sais, lavage de cerveau, et ils se suicidaient quand ils avaient foiré. C’est bien la preuve que c’est des FASCISTES, non ? Ils se suicidaient, comme Hitler, Goering et Goebells ! C’est des FASCISTES. Et puis, au mur du dojo figure le portrait du fondateur du Judo, un peu comme STALINE et HITLER et MAO, un CULTE DE LA PERSONNALITÉ, HEIN !
Et au début de la séance de Judo, on médite un instant ensemble et on se prosterne vers ledit portrait et le maître du dojo, pour le saluer et débuter la séance. Sérieusement, si nous, les scouts, on se prosternait vers nos chefs pendant les séances, on se fait interdire deux semaines plus tard pour crypto-fascisme, embrigadement des jeunes, Ordre du Temple Solaire, etc.

Mais nous admettons sans peine qu’il y a une très grosse différence entre le scoutisme et le Judo :
L’organisation paramilitaire. Comme les pompiers, la protection civile et la police : on est divisé en petites unités, toutes pourvues d’un chef, et qui sont imbriquées les unes dans les autres, formant des compagnies plus grandes.
Cependant je ne pense pas que l'organisation paramilitaire soit mauvaise en soi. Ça ne rend pas les gens idiots, ça ne rend pas tout ce qu'on fait absolument maléfique. C'est juste une organisation, une méthode, et c'est cette méthode qui a été empruntée pour inculquer d'autres idéaux que les nôtres, notamment dans les jeunesses communistes et hitlériennes
Autre grande différence : le but, le contenu justement. Nous avons des idéaux, des principes, et donc ça oriente notre action, les séances se suivent et n'ont pas pour seul but de se dépenser ni de s'occuper, elles doivent en définitive améliorer les gens et le monde. Au contraire du Judo, où on se lance simplement sur un tatami pendant des heures.
 Et ce qui est marrant c'est que Baden-Powell lui-même décrivait la création du scoutisme comme la transformation d'un "art de faire la guerre en un art de faire la paix" autrement dit, se servir de la structure militaire, mais dans un but diamétralement opposé. Et ça d'après de nombreuses gens c'est scandaleux.
Par contre, apprendre un art de la guerre, resté un art du combat pour le fun, et apprendre à péter des bras et étrangler des gens sans but, ça y'a pas de problème.
Cri de début de séance. Pas avec le Judo, mais le hurlement en art martiaux y'a sûrement de quoi dire. Dans notre groupe (c'est peut-être minoritaire, les autres groupes annoncent plus sobrement) une fois en rassemblement, tout le monde annonce son cri de patrouille. Son slogan, sa devise, en somme. Et la patrouille reprend la dernière syllabe à l'unisson. Ca donnera "Lynx attaque toujours de... FACE !", "Durandal, en... GARDE !", "Les papillons sont toujours à FOND !" etc. Alors que nous faisions ledit rassemblement en hurlant comme des porcs, une dame vraisemblablement dédaigneuse, passa en hurlant que "Tous des malades les scouts ! Bande de sectaires !" véritablement en rogne. Bon, j'admets que ça peut faire peur. Notamment parce que la tradition fait qu'on gueule le plus fort possible pour plusieurs raisons qui n'ont rien de très rationnel. Premièrement, le rass' est grand, et pour qu'on vous entende de l'autre côté, il faut que vous votre voix porte. Pas besoin de s'égosiller, ça c'est juste pour la frime. La surenchère habituelle "on veut montrer qu'on est les plus nombreux et qu'on crie plus fort, c'est CARAVELLE QUI GUEULE-EUH QUI GUEULE-EUH..." conduit à des extrémités pareilles, surtout quand les éclaireurs sacrifient l'articulation au volume de leurs cris. "Vautour fly to your rescue" déjà que ça veut rien dire, là on comprends plus rien :

Pourtant, je doute qu'on puisse prétendre au fascisme parce que des louveteaux s'écrient "Les sangliers sont difficiles à arrêter !" ou "Les tigresses tiennent toujours leurs promesses !" ou encore "Les libellules vont décrocher la lune !" Sans déconner, sainte Marie-mère-de-Dieu, arrêtez ces dangereux groupuscules qui crient des insanités !
C'est juste une tradition qui permet de comparer nos puissances vocales et de s'annoncer, d'inaugurer un évènement. Et pourtant ça vient s'ajouter à notre chef d'accusation parce que BOUH DES GENS QUI CRIENT J'ENTENDS LE BRUIT DES BOTTES, HEURES LES PLUS SOMBRES DE NOTRE HISTOIRE BOUH.
Alors que gueuler et danser Gangnam Style comme 80% de l'humanité apparemment, ça, pas de soucis.

Et c'est là qu'il y a un double standard : le métatexte vous permet de ridiculiser des scouts rien qu'en évoquant le fait :
  • Qu'ils font des balades dans la forêt.
  • Qu'ils font des feux.
  • Qu'ils font de la topographie.
  • Qu'ils ont un uniforme.
  • Qu'ils crient dans leurs rassemblements (oui, bon c'est que pour moi, d'accord, admettons)
  • Qu'ils se mettent en rang et se taisent, respectueux de celui qui parle.

Alors qu'AUCUNE DE CES ACTIONS n'est indépendamment mauvaise. Les balades dans le forêt, personne ne hait ceux qui font des randonnées ; quand on fait un barbecue, personne n'est affligé qu'on fasse du feu ; quand il s'agit de trouver un chalet, personne ne se plaint d'avoir à manier une carte ; personne ne crie au scandale quand les écoliers britanniques ou japonais ont des uniformes ; personne ne se plaint (enfin, si, tout le monde se plaint, mais personne ne crie au fascisme) quand 20'000 agités du bocal se réunissent pour sautiller en bas de la tour Eiffel sur Gangnam Style ; personne ne se scandalise que les judoka s'alignent au cordeau et respectent leur maître.

Mais quand c'est nous, on est "Tous des malades" des "Sectaires".
Les jeunesses hitlériennes nous pèseront comme un fantôme pour toujours.



vendredi 14 décembre 2012

Deuxième méditation sur le préjudice et la non-morale




« La morale, c’est peut-être ringard, mais ça reste encore ce qu’on a trouvé de mieux pour distinguer le bien du mal. »
99 francs, Frédéric Beigbeder.


Lors de ma première méditation qui émergeait d’un débat sur Google+, quoique personne ne prenne vraiment le parti de l’interdiction du mariage gay, ôtant tout sel à la confrontation et la reléguant à des enjeux mineurs : la place des religieux dans le débat (TL;DR : je pense que les catholiques sont des citoyens comme les autres et ont le droit d’exprimer leurs opinions, mais à l’inverse il n’y a aucune raison de considérer de plus ample importance l’opinion d’un prêtre ou d’un évêque ou même du pape) et de la morale, Tyrian Dunédine prétendant que les règles qu’il fournissait pour juger quelles actions étaient tolérables en société (ce qui est une bonne définition de la morale) n’étaient pas de la morale et que la morale était un truc à bannir.
Outrepassant la réticence indémontable de Tyrian, je m’imaginais un interlocuteur fictif que je parvenais à convaincre. Nous établissions un certain nombre de principes d’éthique minimale, tout en passant en revue quelques sophismes propres aux postures qui s’assimilent à cette éthique.
Aujourd’hui je voudrais vous parler de la réticence envers la morale en général, très très prégnante en France et ailleurs.
Le bien s’est démodé.
Qu’on parle de morale, on s’imagine un set de valeurs malfaisantes imposées contre leur gré aux individus alors que pour juger un système de valeurs malfaisant, il faut déjà avoir un système de valeur. Dans un relativisme à faire vomir un membre du parti Socialiste français, les partisans de cette optique considéreront qu’il s’agit de la preuve qu’aucune éthique n’est possible, qu’il faut protégéer les systèmes de valeur individuels, et donc qu’il faut se contenter de quelques règles simples.
Mais, idiots, tant qu’il y a des règles, aussi minimales soient-elles, c’est une morale, ou une éthique, on s’en fout, admettons que les deux termes sont synonymes, laissons les querelles de dictionnaires sur le pallier.
Pour avoir ne serait-ce que l’idée de protéger les systèmes de valeur individuels, il faut que ces systèmes aient une valeur dans notre système de valeur à nous. Au fond, il nous faut la croyance généralisée que toutes les éthiques privées se valent tant qu’elles ne nuisent pas à autrui, mais cela est déjà moral.
Dans le cas contraire, le nihilisme obtenu ne justifie aucun interdit, et tout est permis.
Voilà ce qui était dit, en gros la dernière fois.
- C’est faux, malhonnête, me direz-vous, vous avez tout inventé, et spéculé dans le vide, puisque le terme de «préjudice», auquel vous avez substitué celui de «préjudice volontaire», qui est un truisme. En effet, la notion de préjudice suppose qu’une injustice a été commise, et qu’elle émanait donc de la volonté d’autrui.
- Reprenons donc le débat avec vous, cher interlocuteur. Nous parlerons de la haine de la morale dans la prochaine méditation. Donc, nous basons notre éthique sur le fait qu’il ne faut pas faire de mal à autrui, que nous ne pouvons donc pas tolérer le vol, le meurtre, les coups portés, à part dans certains contextes, saurez-vous dire lesquels ?
- Hé bien, dans le cadre des sports de combat, il peut arriver qu’on se castagne la gueule, si vous me permettez l’expression. On consent donc à subir des dommages physiques en montant sur le ring. De même les milieux sado-masochistes se fouettent parmi, cela ne pose pas de problème.
- Tu as raison. Ce fut même l’objet de certains débats lorsque Mike Tyson avait arraché une oreille à son adversaire. Même si cela sort du cadre de la boxe, il. est vrai qu’il n’était pas sans risques de se présenter devant le mastodonte. Quelle différence avec les cas précédemment réprouvés ?
- Hé bien, comme vous l’avez dit : le consentement.
- Exactement, un «préjudice» auquel on consent, ou qu’on a carrément demandé ne saurait être considéré comme un préjudice, justement, puisque vous êtes d’accord, cela revient à causer des dommages à vous-mêmes.
Et justement la notion de consentement peut expliquer l’Asymétrie de la Morale, en ce que les actions commises à notre encontre sont considérées comme toujours consenties (logiquement, à moins d’avoir des problèmes de troubles de la personnalité) par opposition à celles qu’on commet sur les autres.
Pourtant vois-tu des situations dans lesquelles ce principe n’est pas appliqué dans notre société ?
- Hé bien, l’interdiction des duels, par exemple.
- En effet, il n’est plus permis de s’entretuer lors d’un duel, alors que ça présuppose justement le consentement des deux parties. Cela généralement pour le danger qu’il y a à se tirer dessus ou tirer le fer en public. Mais puisque le suicide est permis, que les duellistes engagent leur accord et ammènent des témoins poru cela, ne devrait-il pas être toléré aussi de mettre sa vie et celle d’autrui en danger si cela est fait dans le respect des autres membres de la société ?
- Certes, cela devrait être permis.
- Pareil pour le port de casque de vélo, ou de ceinture de sécurité ? Cela n’engage que ma sécurité, si je délaisse ces deux précautions.
- Certes mais vous mettez les gens en danger en allant sur la route.
- Oui, mais leur sécurité dépendra de leur usage de la ceinture et du casque, non ? Certes, si je me prends un carreau d’arbalète lorsque je suis sur mon vélo et que les trois centimètres de sagex du casque l’arrête, cela peut sauver les gens qui bordent mon parcours, en évitant que je finisse sous les roues de quelqu’un et que la circulation dégénère complétement, causant encore plus de mal, mais c’est un cas minoritaire.
- J’engage la sécurité de tout le monde en allant sur la roue, pourtant je ne le souhaite pas pour autant. Tout comme pour les catholiques de notre ville bonapartiste, il n’y a pas VOLONTÉ de nuire. C’est par ACCIDENT que cela blesse les intérêts des uns et des autres. D’ailleurs, en parlant d’accident : est-ce que causer un accident de la route c’est immoral ?
- On peut considérer que si le chauffeur s’est délibérément mis dans une situation où l’on peut estimer difficile de conduire, cela est de sa faute, s’il se saoule par exemple. Il ne s’agit pas seulement de volonté, mais de prévision sommaire. On peut estimer que l’alcool rend la conduite dangereuse pour les autres, physiquement, c’est donc immoral selon la causalité qu’on a retenue.
- La notion de causalité devient importante, on finit par faire équivaloir : «monsieur x va sur la route pour tuer des gens» et «monsieur x se saoule et va sur la route pour voir une exposition au musée d’Orsay» puisque le fait qu’il se saoule rend très probable qu’il tuera des gens sur sa route, on peut donc estimer que puisqu’il est censé connaître les conséquences de l’éthanol sur l’organisme humain, il donne son assentiment à ce qui va suivre.
Il y a donc plusieurs acceptions du principe de non-nuisance, pas seulement les forfaits faits dans le but de faire mal, mais aussi ce qu’on ne peut pas ignorer être nocif. Je peux difficilement enduire mes poignées de porte de cyanure et prétendre ensuite ne vouloir de mal à personne. Prenons un exemple pour savoir jusqu’où va notre principe de non-nuisance.
Un homme git au milieu de la route, blessé. Vous passez à côté, extrêmement vite en voiture, mais suffisamment pour voir ses blessures inquiétantes. Vous ne vous arrêtez pas, puisque vous êtes pressé. Etait-ce immoral ?
Premirement, avez vous fait du mal à l’homme à terre ?
- Non, pas vraiment, je ne lui ai simplement pas porté secours.
- Donc par votre inaction vous pouvez le condamner à mort. Peut-on compter cela pour une action malfaisante ?
- On peut effectivement, cependant, rien ne m’indique que je suis en mesure de le sauver ou que je ne ferais pas encore plus de mal...
- C’est tout le problème de la condamnation de la non-assistance à personne en danger. Il y a trois acceptions de notre principe de non-nuisance.
1) la première est un principe personnel : vous en tant qu’être humain, ne devez causer aucun tort à autrui, mais c’est tout. Les actions des autres et de la nature vous sont indifférentes.
2) la deuxième est impersonnel et porte sur des actions : vous devez empêcher que du mal soit commis par un tiers sur un autre tiers, même si vous n’y avez rien à voir et cela vous donne donc le droit d’intervenir dans le cas où vous verriez quelqu’un se faire agresser.
3) le dernier est impersonnel et porte sur des évènements : vous devez empêcher des torts de survenir à l’encontre de toute personne, peu importe si l’origine de ces torts est volontaire ou non, humaine ou non.
Imaginons donc quatre automobilistes, Pierre, Paul, Jean et Adieumondecruel.

a) Pierre se balade tranquillement, quand tout à coup, son pire-ennemi, Morgluz, lui fone dessus avec un bulldozer et pulvérise sa carosserie, le laissant gisant. Morgluz s’enfuit en riant.
Nos trois principes nous commanderaient de porter secours à Pierre, sans quoi le préjudice serait encore plus grand pour ce dernier. (i.e. mourir.)

b) Paul se balade tranquillement, quand un chauffeur, par accident, projette sa voiture dans un fossé à l’aide d’un énorme aimant qu’il portait à l’arrière de son camion, inconsciemment.
Dans le principe 1, nous ne serions pas obligés de porter secours à Paul, parce que ce n’était pas un préjudice volontaire à son encontre. Les 2 et 3 nous forceraient par contre à le secourir.

c) Jean s’envoie contre un platane. Il git ensuite dans une position fort disgracieuse aux côtés de sa voiture. Vous constatez les nombreuses bouteilles de bourbon vide qui débordent de l’habitacle, concluant dès lors qu’il est saoul, et bel et bien seul responsable de l’accident.
Avec le principe 1 et le 2, nous ne sommes pas obligés de nous porter à son secours, puisque les dommages que nous nous causons à nous-mêmes et en plus involontairement, ne sauraient être attribués à d’autres agents, et ne sauraient donc être prévenus.
Avec le 3, la dimension accidentelle de l’accident nous pousserait à aller le secourir, puisque nous devons éviter des évènements de léser des gens.

d) Adieumondecruel, baptisé par des parents aussi cruels que le monde qu’ils semblaient décrire, clame à qui veut l’entendre qu’il va s’envoyer dans un ravin, il le certifie à tout le monde, il l’écrit sur des panneaux et au bord de la route il laisse un notaire qui certifie ses dernières volontés à qui veut l’entendre, il se jette ensuite dans un ravin.
Non seulement aucun des principes de non-nuisance ne nous oblige à lui porter secours, mais il semblerait plutôt que nous n’avons pas l’aurorité pour intervenir contre la volonté d’Adieumondecruel puisqu’il l’a clairement spécifié et que son consentement semble suffisamment clair.
(Expliqué dans Ruwen Ogien, L’éthique aujourd’hui, chap. 5 : Bons et mauvais samaritains, pp.101-12.)

Nous voyons donc que selon quel exemple emporte notre suffrage, nous saurons quel type du principe de non-nuisance nous avons retenu. Bien sûr elle ne se suffit pas à elle-même, puisque comme on l’a vu, il y a des gens qui se plaignent pour n’importe quoi. Le principe de non-nuisance ne circonscrit pas tout ce qu’on pourrait envisager. Il s’ajoute d’un principe d’intervention limitée dans la vie d’autrui (personne n’aime qu’on s’immisce dans sa vie pour lui faire faire des choses qu’il ne veut pas) et le principe de considération égale (entendant qu’il faut accorder à la voix de chacun une importance égale).
- Mais, me direz-vous, cette éthique est incomplète : elle tolète l’exhibitionnisme, elle interdit de prélever des impôts ou d’exiger des membres de la société quoi que ce soit. Comment justifier cela ?
- Je pense que le droit et la morale sont des domaines distincts. En effet, la morale ici évoquée nous permet de juger du bien-fondé ou du mal d’une action, mais quid de la punir ? Cela ne nous permettrait pas de jeter quelqu’un en prison, après tout, il nous faudrait prouver que la prison n’augmente pas la récidive, dans le cas contraire, c’est la peine de mort qu’il s’agira de rétablir, ou les fers, ou je ne sais quoi.
Punir une action n’entre pas du tout en ligne de compte dans l’éthique minimale, ça nous permet juste un set de règles pour vivre ensemble, si tant est qu’elles soient respectées, la loi est d’une autre portée. C’est en tant que citoyen, et pas d’être humain, que nous payons des impôts. Qu’on tue un étranger sur votre pallier vous scandalisera, même s’il ne paie pas d’impôts dans votre pays.
Pour ce qui est de l’exhibitionnisme, soyons francs, vu les divers standards de pudeur à travers l’histoire et le globe, c’est une interdiction purement arbitraire. La quéquette à l’air ne gênait pas les grecs participants de jeux olympiques. On a vu un grand nombre de gens prétendre que le mariage était une institution millénaire et que ça avait toujours été un homme/une femme dans toutes les sociétés et de tous temps. En fait, certains sociétés ont conçu d’autres moyens d’élever les enfants que par un homme et une femme, géniteurs biologiques de l’enfant. Par exemple, les Ba, minorité tibéto-birmane, qui élèvent les enfants au sein d’un fratrie (c’est à dire que les hommes élèvent les enfants de leurs soeurs, et sont considérés comme leurs pères, alors qu’au contraire, les enfants qu’ils ont avec d’autres femmes ne sont pas considérés comme les leurs et ils n’ont aucun droit dessus. La réalité biologique de la fabrication des enfants ne leur échappe pas, mais ils considèrent que c’est Normal d’élever les enfants comme ça).
C’est plus difficile de prétendre à l’universalité de nos critères vestimentaires minimaux. Je suppose qu’ils se contenteront de brailler que c’est comme ça, c’est la coutume. Mais soit, il y a des interdictions et des immoralités qui sont purement conventionnelles et qui se basent exclusivement sur des standards sociaux, et sur une notion développée «d’espace public». Rien n’empêche votre bistouquette de virevolter dans le confinement de vos appartements privés.
- Mais dans ce cas, quel lien peut-on faire entre morale et loi civile ou pénale si cette éthique minimale ne permet pas de punir les gens ?
- Nous y reviendrons dans une prochaine méditation.

P.S. : il y a une vieille ritournelle qui se balade sur internet et qui dit :
Les homosexuels ont les mêmes droits que les hétérosexuels : ils peuvent se marier avec quelqu’un du sexe opposé. En effet, prenez une lesbienne et un homme homosexuel, mariez-les, et pouf, vous avez marié des gens aux sentiments portés sur les créatures de leur propre sexe. Cependant, il ne s’agit pas d’un «mariage homosexuel» puisque les deux participants sont toujours de sexe différent. (hétérosexuel : de sexe différent, homosexuel, de même sexe.).
Jusque là, bon, ce sont des faits, soit. En général, on embraiera ensuite sur «et là les homosexuels veulent un privilège de plus pour avoir une niche fiscale et adopter nos enfants, ouin ouin, c’est inégalitaire»
Répondez-leur que dans ce cas, l’introduction du mariage homosexuel ne donnerait pas un droit supplémentaire aux homosexuels, en effet, comme il est aujourd’hui permis aux homosexuels de se marier avec une personne du sexe opposé, il sera permis aux hétéros de se marier avec une personne du même sexe. Suivant votre raisonnement, il ne s’agira donc pas d’un priviliège supplémentaire, puisque les hétéros en disposeront aussi.