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mardi 2 octobre 2012

Batman = Übermensch ?

L'Übermensch ou Surhomme ou plutôt Surhumain, afin d'éviter toute confusion genrée et qu'on ne s'imagine pas un mec carré de muscles et débordant de téstostérone est un des concepts les plus féconds de Friedrich Nietzsche, philosophe allemand de son état. Dans un recueil d'essais intitulé The Gospel according to superheroes, religion and popular culture, quoique je voie pas trop ce que ça a à foutre avec de la religion, justement, ça ferait chier Nietzsche d'être classé en vrac avec les autres sous-produits théologiques type Captain Marvel, on trouvait un article qui affirmait que Batman se trouvait être le parfait Surhumain Nietzschéen. (Bon, c'est bien gentil d'éviter les confusions genrées, mais vous me ferez le plaisir de le faire tout seul, parce que je vais écrire "surhomme" à partir de maintenant. "Le Surhumain", c'est bizarre.)
Ainsi analysons
The True Ubermensch : Batman as a humanistic idea. par C. K. Robertson
Pourquoi ? Parce que c'est facile d'avoir l'air informé et de faire son malin ensuite, mais il y a trop de confusions ou de méprises dans cet article pour les laisser intactes. Malheureusement, le lecteur moyen de comics n'ayant pas souvent le loisir de lire du Nietzsche de première main, il se laisse bercer par la valse sympathique des citations, qui, j'avoue, sont bien choisies et pourraient nous convaincre si nous étions moins attentifs. Et va jusqu'à affirmer que cet article est très bien renseigné, ou a finir sur TV Tropes Bon. Voyons cela. Après avoir bien entendu affirmé que les créateurs de Batman n'avaient absolument pas cela en tête (et je qu'on invente des symboliques pas liées à la création du héros, ça n'est plus pertinent. Ce serait comme invoquer la signification chinoise ou aztèque de la chauve-souris pour expliquer Batman), Robertson tenta néanmoins de broder en piochant dans du Nietzsche à droite à gauche que Batman est le true ubermensch. Le problème principal, c'est que l'Ubermensch n'est pas juste un gugusse avec des gadgets et un corps d'Appolon. Il est par delà bien et mal, certes, mais créer ses propres critères de bien et de mal ne suffit pas, tout le monde le fait, ça. Il faut juger les actions selon des critères esthétiques ou autre, mais pas moraux. Il ne s'agit pas de faire des trucs immoraux, mais de juger suivant une autre échelle de valeur.
Nietzsche avec un masque de Batman, par Christophe Lambert
 
En outre, C. K. Robertson fait l'erreur de foutre dans le panier la vigueur physique, qui serait une des caractéristique de l'Übermensch, y voyant là les fantasmes d'un Nietzsche gracile et malade de pouvoir gambader. Mais c'est faux : pas de notions biologiques dans le Surhomme. «The right place (to begin) is the body, the gesture, the diet, physiology. The rest follows from that» cite-t-il. Certes, mais mettre ces paroles sur le même pied que l'ode au Surhomme de Zarathoustra ? C'est comme quand Nietzsche parle du végétarisme ou du fait que le riz endort les bouddhistes, sérieusement, on s'en fout. De même il est risible de s'imaginer que Nietzsche serait éberlué par «les gadgets et la technologie» dont nous disposons : l'auteur va jusqu'à énoncer l'ânerie puissante que « Indeed, if contemporaries of Nietzsche's could step through the doorway of time into today's world, they might well believe that the age of the Ubermensch has arrived.»(p.51) Oui, peut-être des contemporains de Nietzsche très mal renseignés sur ses théories, mais je doute qu'une «voiture ou un interrupteur» soit ce que Nietzsche visait par le surhumain. Je veux dire, c'est complétement con. Nietzsche mettait sa parole dans le bouche de Zrathoustra, le premier prophète de l'humanité afin de parler de sa propre époque, pour justement signifier que depuis lors on n'a pas fait de réél progrès sur la route de l'Ubermensch. Donc des siècles avant lui. Ne croyez-vous pas que la différence technologique entre la fin du XIXe et trois millénaires plus tôt suffiraient à provoquer l'étonnement type Les Visiteurs devant tant d'écart technologique ? Non ? Donc puisque la différence technologique entre Zarathoustra et Nietzsche ne saurait en aucun cas présenter l'illusion du Surhomme – puisqu'autrement Nietzsche serait forcé d'admettre que son époque a réussi la donne – la technologie n'y a rien à voir. Quasiment assimiler ensuite la volonté de vengeance de Batman avec la volonté de puissance (p. 56) ? La volonté de puissance ce n'est pas seulement un gosse avec une mitraillette ou slammer sur une foule de huit mille personnes en liesse. C'est simplement pouvoir étendre ses capacités d'agir, quelle que soit l'action, quelle que soit la pensée qui en émane, tandis que la tristesse serait d'être empêtré dans ses limites, de ne pas pouvoir faire ce qu'on veut. Ce n'est pas autre chose que disait Spinoza dans l'Ethique lorsqu'il établit sa typologie des passions. Néanmoins Batman ne jette pas aux orties toute trace de moralité. Il continue à collaborer avec la police, même par intermittence, et emprisonne les gens au nom de la justice, même si ses méthodes sont peu orthodoxes et ne relèvent que vaguement d'un pays où on trouverait un état de droit, ça n'en suffit par pour faire un surhomme. C'est la justice, sinon la vengeance qui le guide. Et le traumatisme de la mort de ses parents, oui. Laisssons à l'auteur le soin de s'égarer encore plus quand il compare la répétition des crimes de Gotham City (qu'il identifie au traumatisme originel de Bruce Wayne) à l'Eternel Retour Nietzschéen (genre d'autres gosses perdent leurs parents dehors donc, c'est un éternel retour, euh OKAY) et revenons à la pure qualification de Surhomme. Le surhomme justement, ne se soucie pas des hommes, pas plus qu'il ne cherche à les corriger. Il agit pleinement, vivement, il est la pleine action de la volonté de puissance mais maîtrise ses pulsions. Il se confond presque avec la figure de Dionysos, figure de la vie dépensière par excellence. «Les criminels font partie du système parce qu'ils rendent le système judiciaire/carcéral plus fort par leur action», dit en gros notre théoricien. Et Batman serait un surhomme parce qu'il est maltraité par les méchants comme par les gentils flics qui ne l'aiment pas non plus. Oui, bon, mais à ce moment-là Batman aussi, puisqu'il contribue activement à ce système et ne tue pas(on ne peut pas dire que ce type de valeur soit de son cru). Oh, direz-vous, la violence faisait partie de son lot primordial. Jeter des bandits en bas d'immeubles, ce genre de choses. Mais elle fut évacuée. Jusqu'à ce que Frank Miller la ramène avec The Dark Knight machin, on s'en fout. Miller ne fait que des personnages de gros couillus constitués à 90% de testostérone, de tissu cicatriciel et de cuir qui prennent la loi en main dans un monde corrompu/plein d'étrangers/de musulmans en commettant les pires crimes imaginables, tout ça pour le plus grand bien commun. Voilà le héros Millerien. Faire de Leonidas et de la bataille des Thermopyles du porno crypto-fasciste était un tour de force assez gros (Xerxès est noir et fait 2m30, tandis que le traître Ephialtès est rejeté de la phalange parce qu'il est malformé, bossu et donc incapable de tenir son bouclier comme les autres couillus en slip de cuir) Maintenant lisez All-Star Batman&Robin et riez devant le psychopathe qu'est Batman. Un gros bourrin qui ronchonne à base de «le monde est dur, sois plus dur que lui GRrrrr» sabre entre les dents, désolé, mais Batman pour moi c'est pas ça. Batman veut effrayer les criminels, certes, utiliser toutes les méthodes pour les coincer, mais c'est uniquement pour les remettre en main de l'ancien système, il ne s'autorise pas à gérer Arkham par lui-même, ni à tuer ses adversaires, du moins dans le batman canonique. (Ce qui est canon est sujet à débat tant on trouvera de variété au sein des 900 comics de Batman, auxquels on pourrait rajouter les films tant qu'on y est. Je veux dire, quand on a une histoire (Batman VS Dracula) qui se termine par batman changé en vampire, voilà, difficile de prendre tout au pied de la lettre)
 
Et prendre ce qu'en fait Miller, non, désolé, autant analyser Sin City. Miller ne fait pas Batman. Il fait du Miller. A répétition. Ad Nauseam. On parlait d'éternel retour, vous me pardonnerez de ne même pas insérer de blague ici. De même considérer Batman comme un sportif égoïste qui s'amuserait à ne pas utiliser de flingues juste par fantaisie. Non, ça c'est le Joker, le Batman se sent responsable vis-à-vis de ses concitoyens, mais justement son traumatisme le pousse, de manière irréfléchie, à ne pas user d'armes à feu, mais bien plutôt de Batarangs, de gazs toxiques, de tasers, de pendage-par-les-pieds-à-la-corniche-d'un-immeuble, que sais-je encore. Puisqu'il s'agit d'une nevrose, peut-on dire qu'il est vraiment le surhumain qui «surmonte ses sombres passions, sa sauvagerie irrationnelle» ? Surtout que surmonter ses passions est le fait non encore du Surhomme, mais bien de l'homme supérieur, du héros. Et comme le dit Nietzsche, il doit surmonter ses passions , «qu'il désaprenne sa volonté de héros... Son flot de passion ne s'est pas encore calmé dans la beauté.» (6, 172) Batman ne l'a clairement pas fait, puisqu'il passe du calme olympien et froidement rationaliste à la démence incontrôlable, typiquement dans Babel Tower, on voit qu'il a prévu de sang-froid un plan pour dézinguer chacun des autres superhéros au cas où ils deviendraient maboules ou démoniaques ou se feraient posséder par un méchant. Ra's aL-Ghul s'empare des plans et manque de tuer Aquaman, Flash, Superman, Wonderwoman et Green Lantern. Cependant, bien qu'il ait su se résoudre à la mort éventuelle de ses compagnons dans l'éventualité où elle serait nécessaire pour un sauvetage du monde, il n'arrive pas à gérer de manière aussi zen l'enlèvement de ses parents, malgré le fait que ses parents soient morts et contenus dans de grandes boites de bois comme c'est l'usage. Bref, oscillant entre le parfait rationnel et la névrose, peut-on dire qu'il a surmonté ses passions ? Je ne crois pas. Dépassés les clichés crypto-fascistes du vigilante Millerien, on peut peut-être se demander si oui ou non cet article apporte quelque chose au personnage de Batman, et s'il s'agit vraiment d'un Surhomme... Et je pense pas. L'Übermensch, n'est pas, on en a un peu parlé, un aryen viril blond de 2m10 aux abdos luisants d'huile d'olive (éliminons d'ores et déjà les clichés les plus dangereux) mais ce n'est pas non plus un héros ou un homme supérieur, il ne faut pas confondre ces concepts, également évoqués par Nietzsche. L'homme supérieur n'est pas suffisant, de même que le héros. Ainsi l'homme moral = le sur-animal, puisqu'il contenait ses passions charnelles par sa morale. Le stade suivant serait de dépasser les limitations que l'homme moral s'était imposées, etc. Et ainsi vient le héros. Certes, Nietzsche glorifie l'héroïsme, mais il reste humain, trop humain dans ce qu'il contient, dans ses critères minimaux : le sacrifice, le dépassement, etc. ne font que rappeler sa limitation originelle. "Il y a même dans l'héroïsme authentique des signes de l'insuffisance continuelle de l'homme tout ce qui est dépassement sacrifice, traversée : "Ceci est le secret de l'âme ; quand le héros a abandonné l'âme, c'est alors seulement que s'approche en rêve, le superhéros" (Zarathoustra, des hommes sublimes)" (Jaspers, p. 200) Ironie du sort ! MDR ! Super-héros ! Bref. De même Robertson s'esbaudissait en citant le passage intitulé "Excelsior !" que Stan Lee en avait fait sa devise, SI CA C'EST PAS UNE PREUVE, HEIN. Une preuve de quoi ? Deux personnes distantes dans l'espace et le temps on cité la locution latine signifiant "plus haut", bon. Dont un mec qui faisait des comics, et pas du tout ceux de Batman. Wahou, et alors ? L'anecdotique à son plus bas niveau. La dernière fois que j'ai vu une note de bas de page aussi inutile c'était dans le Vicomte de Bragelonne :
C’est vrai, dit Athos en baissant les yeux... jamais je ne vous ai dit de mal des femmes ; jamais je n’ai eu à me plaindre d’elles ; *
*Ici, Athos ment.
«Il profite à la société par accident.» nous dit-il. Oui, bon, en attendant il combat le crime, c'est pas une nouvelle valeur. De même qu'il combat la maladie mentale de ses ennemis en les internant. Franchement, à le lire, le Joker, Ra's Al-Ghul ou Poison Ivy tendent plus à l'Ubermensch que Batman, de par leur nihilisme fortuit et l'amour des plantes plus que les hommes pour la vénéneuse rousse et le barbicheux ; et pour son exubérance vitaliste et son rejet de toute morale et de toute société pour le Joker. Est-ce à dire qu'il est conservateur ? Son amour du Rock'n'roll pourrait le faire acroire, de même que le mépris qu'il a pour Batwoman, affirmant que ce n'est pas la place d'une femme. Difficile dès lors de prétendre au dépassement universel des valeurs illustré par Zarathoustra en les termes «Le surhumain me tient à coeur, c'est lui qui est pour moi la chose unique et non point l'homme : non pas le prochain, non pas le plus pauvre, non pas le plus affligé, non pas le meilleur... Ce que je puis aimer en l'homme c'est qu'il est une transition et un destin» (§418) ainsi il parle également du pays des enfants(Kinderland), plutôt que de la patrie (Vaterland). «Notre essence est de créer un être plus élevé que nous-mêmes ne sommes. Créer au-delà de nous mêmes C'est là l'instinct de l'action et de l'oeuvre. De même que tout vouloir présuppose un but, de même l'homme présuppose un être qui n'est pas là mais qui lui donne un but» (inédits du temps du renversement, Naumann, 262. Cité in Nietzsche, introduction à sa philosophie, de Karl Jaspers, p.171) De nouvelles valeurs morales ?... Nope. Les gadgets, la cruauté et les muscles, ça ne fait pas un surhomme nietzschéen. Certes Superman se soumettait au gouvernement fédéral des Etats-Unis d'amérique, mais Batman aussi collaborait avec les autorités, et collabore souvent avec Superman, que C.K. Robertson ne peut s'empêcher de décrire comme un Boy Scout. Donc non, navré, désolé de ne pas te soutenir, là C. K., mais embrigader Nietzsche dans la guéguerrre Batman/Superman c'est bas et déplacé. Ensuite l'Ubermensch n'est pas quelque chose d'inatteignable, dit-il : «Nietzsche had been clear that the ubermensch was not an unattainable otherwordly dream nor a step in eoluion that was beyond human beings to achieve in this lifetime» (p.52) ? Euh non ça l'est (pas d'un autre monde, certes, Nietzsche a détruit les arrière-mondes. Mais on pourra toujours se surpasser, et donc toujours avoir un prochain homme pus proche du surhomme, sans quoi le surhomme, comme hameçon de l'existence qui la traîne vers l'avant ne pourrait pas avoir le même pouvoir de moteur de l'existence puisqu'il conduirait à une fin de l'histoire). C'est un point à l'infini. On peut tendre vers celui-ci mais on ne l'atteindra probablement jamais, puisqu'il est dépassement continuel de lui-même,c'est ce qu'est la vie elle-même («le). Et comme disait Camus en parlant de Marx et Nietzsche «l'avenir est la seule transcendance des hommes sans Dieu». (L'homme révolté) Est-il possible de dépasser l'humain ? De se construire soi-même et ne plus hériter de conceptions morales du passé ? Le surhumain st cet homme-là : celui qui parvient à créer ses propres valeurs morales. Mais c'est avant tout un abattage des limitations morales. Le physique n'entre que peu en compte ce que semble pourtant oublier Robertson. Et l'Ubermensch est un peu plus qu'un libertarien avec un fusil. Bref, tout ça pour dire que l'idéal de Nietzsche ne m'a jamais semblé un mec qui s'habille en chauve-souris pour tabasser du méchant. Et en résumé :
  • Oui, batman fait cavalier seul, loin de la foule.
  • Oui, il prend la loi dans ses mains et défie le système établi, mais comme tout superhéros de comics
  • Oui, il le fait pour des raisons qui lui sont propres et sans se soucier de la foule, mais il serait impropre que l'indifférence est le propre du personnage, au contraire, il se soucie énormément des gens qu'il secourt ce n'est pas qu'un hobby.
  • Non, il n'a clairement pas surmonté ses passions. Soit il n'en a pas, soit il est complètement dominé par elles(e.g. Lamort de ses parents).
  • L'amour de l'anecdotique, la reprise de facettes mineures du personnage pour corroborer sa thèse, l'assertion stupide selon laquelle notre technologie nous ferait passer pour des Übermenschs suffisent à nous faire douter de l'érudition de l'auteur.
Par contre ce sont des pistes intéréssantes, c'est vrai. Mais ça reste de la broderie.

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- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.