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vendredi 6 juillet 2012

Tolkien, magie, religion ; TL;DR.

AVANT-PROPOS
Pour ceux qui ne le sauraient pas "TL;DR." Signifie "Too Long, Didn't Read", i.e. "Trop long, pas lu". Ceux qui le savent déjà, ne vous moquez pas. Peu importe combien de temps on zone sur internet, si on reste dans une sphère francophone on n'aura pas les mêmes reflexes ni les mêmes références. Ni les mêmes memes, mais c'est un autre débat. "TL;DR" peut être à la fois une réponse à un post trop long qu'on n'a pas envie de lire mais également comme une conclusion d'un texte où l'on résume son propos à l'égard des gens pressés.
J'avais écrit un long article sur Tolkien, la magie et l'histoire des religions. Il semblait un peu long et ardu, surtout pour le début. Il serait donc opportun que j'en fasse une version résumée, ou pour ainsi dire, un TL;DR. à l'égard des lecteurs avides de connaissances mais néanmoins plus occupés que l'humble chômeur qui présente ce texte à leur jugement.
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Dessin par moi.

Commençons donc.
Tolkien, patriotique fervent, toujours un petit God Save the Queen prêt à couler de sa lèvre, a toujours regretté que sa "beloved country", l'Angleterre, ne dispose pas de mythes fondateurs de sa propre fabrication, comme il le dit dans sa lettre #131 : « I was from early days grieved by the poverty of my own beloved country: it had no stories of its own » (Lettre #131) Tous les peuples germaniques sont censés en avoir un. Le Nibelungenleid en Allemagne, Les Edas (dont Tolkien est grand fan) dans les pays nordiques, le Kalevala en Finlande, etc. Il y a bien les légendes arthuriennes et celle de Beowulf, mais il les rejette parce qu’elles sont trop imprégnées de christianisme à son goût.
Son œuvre peut donc être perçue comme païenne, ou comme simili-païenne, puisqu’il refusait les mythes arthuriens comme trop chrétiens, il n’aurait certainement pas donné une teinte catholique à son histoire, s'il considérait que cela dénaturait les histoires.
D’ailleurs la religion, qu’en est-il dans les livres de Tolkien ? Il y a des dieux, les Valar ; leurs "assistants", les Maiar ; un créateur du monde Illuvatar (le père de toutes choses), et un « démon », Melkor, i.e. Morgoth(qui est un Maia, également Faux, Melkor ne fait pas partie des Maiar, mais pas des Valar non plus. C'est donc un Ainu, puisqu'il est venu en Arda et a lutté pour la conquérir mais ne faisant pas partie des Valar, de par sa rébellion. Il n'est pas nommé [on le désigne par l'épithète Morgoth] et est toujours opposé aux Valar, d'où ma confusion. Il a les mêmes puissance et génèse que tous les autres Ainur [i.e. les valar] mais ne fait pas partie de ceux-ci : "Melkor's powers were originally immense – greater than those of any other single Ainu. He shared a part of the powers of every other Vala, but unlike them used it for domination of the whole of Arda. To accomplish this Morgoth dispersed his being throughout Arda, tainting its very fabric; and only Aman was free of it. His person thus became ever more diminished and restricted." [lien], merci Antoine). Néanmoins ces dieux ne sont pas sujets à discussion. Ils ont créé le monde, point barre, il n’y a pas à avoir de religion différente (quoique certains hommes se prosternèrent devant Melkor et “Illuvatar fut banni de leur cœur”… ce qui ressemble fort à du satanisme, non ? Les gens qui se détournent du Dieu créateur pour adorer le méchant. Bon, faudra que je relise le Silmarillion). Personne ne croit en des dieux différents, et personne ne peut nier leur existence puisque la simple présence de Sauron au Mordor, atteste de la véracité de cette histoire, de même que le témoignage des elfes. Les elfes, dont Galadriel, sont entrés en contact direct avec les Valar et les Maiar Je veux dire, on peut bien ne pas croire à Melkor, n’empêche qu’il y a un type doté de pouvoirs hallucinant qui était un de ses serviteurs, donc bon, difficile d’être athée dans un monde pareil.
[N.B. : Vala et Maia, au singulier ; Maiar et Valar, au pluriel]

Vous vous souvenez de la voix off au début du film 1 du Seigneur des Anneaux ? « L’histoire devint une légende, et la légende devint un mythe » ? Il n’y a pas de fausses histoires dans le seigneur des anneaux, juste des histoires vraies qu’on prend pour des légendes. Typiquement le cas des Ents : tout le monde les connaît, personne ne croit plus à leur existence, simplement parce qu’on ne les a plus vu depuis longtemps. Sylvebarbe ? Ah, tiens il existe pour de vrai ? Les gens pourraient élaborer des légendes complétement farfelues, et pourtant ils s’en tiennent à des histoires vraies, même s’ils ne le savent pas.
Il n’y a donc pas de religion explicite en Terre du Milieu. Et pas de dimension du choix de sa religion, point pourtant central du christianisme.
Pourtant Tolkien est catholique. Il y a forcément un conflit latent entre
  1. Son envie de créer un "mythe fondateur" paien ou en tout cas d'en imiter la forme
  2. Et sa religion, lui qui est un fervent catholique, statut toujours marginal en Angleterre.
 Il prétend en tout cas, que cette absence de religion est là pour dissimuler le fond CATHOLIQUE de son œuvre :

« The Lord of the Rings is of course a fundamentally religious and Catholic work; unconsciously so at first, but consciously in the revision. That is why I have not put in, or have cut out, practically all references to anything like ‘religion’, to cults or practices, in the imaginary world. » (Lettre # 142, au Père R. Murray)

Bon, il écrit à un curé, donc il faut tempérer ces jugements, qu’il ne tiendrait probablement pas devant un autre interlocuteur. Surtout WTF le seigneur des anneaux catholique, me direz-vous ? On trouve en fait plusieurs exemples assez marquant, notamment quand on voit que Tolkien avait rédigé un avé Maria et un Notre Père en elfique ! [disponible ici]
Le Seigneur des Anneaux a pourtant un fond très catholique

  1. Melkor, un Ainu, qui se rebelle contre le dieu créateur et lève des hordes de fidèles, d'orcs (i.e. des elfes corrompus), et cherche à attirer les humains de Numenor dans la rébellion, ainsi que les elfes en Terre du Milieu (il suffit de voir le serment de Fëanor dans le Silmarillion).
  2. Le Mal n'est donc pas simplement l'absence de bien ou l'immoralité, mais bien un principe en lui-même, présent depuis la création du monde, et qui participe de la divinité. Illuvatar qui s'adresse à Melkor : "Tu apprendras qu'aucun chant ne peut être chanté, qui ne vienne de moi."
  3. On retrouve dans LotR l'idée (assez chrétienne, tout de même) que le suicide est condamnable en deux occurrences :
    1. La plus évidente : le bûcher de Denethor, et la condamnation que fait Gandalf du sort auquel l'intendant du Gondor condamne son fils Faramir en le mettant sur le bûcher avec lui  "Il ne se réveillera plus, dit Denethor. La bataille est vaine. Pourquoi désirerions-nous vivre plus longtemps, pourquoi n'irions-nous pas à la mort côte-à-côte ?  – Vous n'avez pas autorité, Intendant de Gondor pour ordonner l'heure de votre mort, répliqua Gandalf. Et seuls les rois païens, sous la domination de la Puissance Ténébreuse, le firent, se tuant dans leur orgueil et leur désespoir et assassinant leurs proches pour faciliter leur propre mort."(Le Retour du Roi, livre V, chap. VII : le Bûcher de Denethor) Notez qu'il en profite pour tacler les "rois païens", quelle que soit la VO, il décrie le suicide, et la pratique de mourir sur le bûcher funéraire d'autrui (la sati hindoue, par exemple, mais également peut-être Gutrune qui se jette sur le bûcher de Siegfried dans le Crépuscule des Dieux ?). Remarquez également que les pratiques "païennes" sont inspirées par la Puissance Ténébreuse. C'est au fond ce que dis Saint-Augustin dans la Cité de Dieu : les païens ne vénèrent pas des dieux inexistants, mais des démons, aux pouvoirs bien réels.
    2. La seconde, moins évidente, est le "rappel" de Gandalf. Il dit lui même mourir après son combat contre le Balrog dans les profondeurs de Kazad-dûm, mais que sa tâche n'étant pas accomplie, il a été "rappelé" sous une forme supérieure afin de terminer son rôle dans la guerre de l'Anneau. Une fois son rôle accompli, il part pour les terres immortelles de l'Ouest. Autrement dit : il n'appartient pas à l'individu de mourir quand bon lui semble, il doit accepter sa mort, mais ne pas chercher à la provoquer
  4. Le démon ne peut pas créer, il peut seulement imiter la création et la pervertir. Les orcs sont des elfes transformés par Melkor, ainsi il est écrit :
    1. "Les orques ne mangent-ils et ne boivent-ils pas, ou ne vivent-ils que d'air vicié et de poison ?
      – Non, ils mangent et ils boivent, Sam, l'Ombre qui les a produits peut seulement imiter, elle ne peut fabriquer : pas de choses vraiment nouvelles. Je ne crois pas qu'elle ait donné naissance aux Orques, elle n'a fait que les abîmer et les dénaturer." (Le Retour du roi, VI, chap. 1 : la tour de Cirith Ungol)

Pourtant de nombreux éléments montrent qu'il cherchait cette teinte païenne et voulait imiter leur forme et leur fond, même en y ajoutant un message chrétien :

  1. Gandalf, un des personnages principaux,  dont le nom signifie « elfe à la baguette magique », peut être rapproché du personnage d’Odin pour de nombreuses raisons : 

  2. ● Un aspect semblable, vieux, barbe grise, manteau gris et chapeau à larges bords, immensément sages, tous deux sont les magiciens par excellence.
    ● Tous deux errent de par le monde, parfois avec un cheval exceptionnel (Sleipnir et Shadowfax)
    ● Les deux subissent une mort qui a une vertu initiatique (pendaison à l’Yggdrasill et le pont de Khazad-dûm)
    ● Gandalfr est un nom en vieil islandais
  3. Et, comme dit plus haut, il rejettait les légendes arthuriennes et de Beowulf, parce qu'elles étaient trop ouvertement chrétiennes. Par conséquent, il a évacué la catégorie "religion" de son histoire, pour éviter d'en saboter le ton, malgré les quelques teintes catholiques qui y restent.
  4. Malgré le fait qu'il y ait un créateur du monde (Eru, Illuvatar), il n'intervient pas dans l'histoire, seuls les elfes, les maiar et les valar sont protagonistes. C'a donc une teinte profondément polythéiste (c.f. Silmarillon)
Il y a donc une opposition latente entre le christianisme (religion universelle, tout le monde peut devenir catholique et être sauvé) et les mythes identitaires païens (qui ne se rattachent qu'à un peuple). Entre la forme et le fond.
Pourtant on trouve quand même une trace de cette dichotomie dans l'usage de la magie : alors qu'un mythe identitaire n'est rattaché qu'à un peuple, la magie (qui prend un peu la place de la religion) n'est dans le Seigneur des Anneaux, possible que pour ceux qui disposent de sang Elfique : Aragorn, par exemple, et son usage de l'herbe de Roi. La magie est donc réservée à une ethnie, de même que les mythes identitaires.

Après vous en faîtes ce que vous voulez, de ce parallèle.


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- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.