Blog Archive

mercredi 6 juin 2012

Magie, Tolkien et HSR.



La Magie en Histoire et Science des Religions
En lien avec l’œuvre de J.R.R. Tolkien.



***


Dans quelle mesure les conflits propres à la discipline (HSR)
transparaissent-ils dans des œuvres de fantasy fictives ?

Basé sur le cours de conclusion donné par Nicolas Meylan (MAS) le 29 mai 2012, de 8h30 à 10h, à l’Université de Lausanne, et librement adapté des notes prises par Lays Farra, des diapositives attenantes et d’un tas d’autres trucs.
La vulgarité du propos ne saurait être attribuée au conférencier, mais uniquement à Lays Farra. Illustrations de Lays Farra.

Vous pouvez également le [télécharger ici en PDF], avec les notes en bas de page et une mise en page un peu moins dégueulasse. 


La problématique de la magie en histoire des religions. Avec un peu de Tolkien à la fin – mais promis j’en ferai un peu plus cet été.

C’est une problématique de base, en fait elle contient quasiment toutes les autres problématiques. Comment peut-on comprendre la pensée magique, qui nous semble absurde ? Procède-t-elle des mêmes structures mentales que nous ? Agissent-ils suivant une logique qu’on peut comprendre ? Etc.

Quels types de question s’est-on posées au cours de ce séminaire ?
Premièrement : Qu’est-ce que la magie ?
Deuxièmement : Qu’est-ce que la rationalité humaine ? La magie en fait-elle partie ou est-elle en dehors ?
Troisièmement : La magie n’est-elle pas qu’une accusation ? Comment des gens en viennent à se revendiquer de la magie, alors ?

1. Qu’est-ce que la magie ?

Donc qu’est-ce que la magie ? On n’arrive pas à définir la magie en soi. Certes , si on observe des pratiques, par exemple quelqu’un qui brûle une statuette d’un de ses ennemis pour lui faire du mal, la première réaction c’est de pointer du doigt et de crier “Magie !” néanmoins il est impossible d’en faire une catégorie générale : les chamans de sibérie, les “sorcières” du moyen-âge, la divination du temps de l’empire romain… Ce sont des catégories trop diverses pour être regroupées sous l’appellation unique “magie”. D’autant plus qu’elles fluctuent. Alors qu’on considère pendant tout le XIXe le chamanisme comme le modèle même du “culte magique”, Eliade renverse la vapeur en en faisant le type de la “religion archaïque”. Et passe donc de magie à religion.
Toutefois les définitions purement théoriques échouent systématiquement. Regardons la définition de la magie que nous fournit le Larousse  :

 Ensemble de croyances et de pratiques reposant sur l’idée qu’il existe des puissances cachées dans la nature qu’il s’agit de se concilier ou de conjurer, pour s’attirer un bien  ou susciter un mal

« Des puissances cachées », on imagine tout de suite des diables dansants et copulant avec des sorcières. Cependant la force de gravité n’est-elle pas une puissance cachée ? Dans ce cas pousser quelqu’un par la fenêtre n’est-ce pas utiliser une «puissance cachée » pour causer un mal ? Ah non, me direz-vous, la gravité est apparente, pas cachée… Et la chimie, alors ? Prendre une aspirine, n’est-ce pas utiliser une « puissance cachée » pour causer un bien ? Et l’arsenic dans la tarte aux pommes de votre grand-mère millionaire n’est-ce pas de la magie aussi ? Et la fission nucléaire ? Au fond, balancer une bombe atomique sur une ville, c’est utiliser la « puissance cachée » dans l’uranium, non ? Quelle différence dès lors entre la magie et la science ?
La différence, direz-vous, c’est que les forces convoquées par la science sont calculables et parfaitement démontrables, et bien sûr que la science a des résultats. Et surtout que la science parle des forces NATURELLES et la magie des forces SURNATURELLES. Certes. Néanmois la science a émergé très recemment. Au Moyen-Age, qu’est-ce que ça signifie « science » ? Rien du tout. Donc comment définir la notion de «surnaturel » quand la notion de « naturel » n’est pas complétement définie ? Si on a une idée de surnaturel, c’est uniquement parce qu’on a l’idée d’un naturel déterminé, et donc une physique complète. Après tout rappelons-nous que physique vient du grec « phusis » qui signifie « le monde, la nature». La physique est l’étude de tout ce qui est dans le monde. Si je suis surpris qu’une table se mette à léviter dans les airs pendant une séance de spiritisme, c’est parce que dans les lois de la physique que j’imagine dans ma tête, il y en a une qui dit que la gravité maintient les tables au sol et qu’elle ne s’en soulève que si elles sont en contact avec un autre corps qui exerce une pression vers le haut. S’il n’y a personne en train de la soulever, je trouve ça complétement fou, mais UNIQUEMENT parce que dans ma tête il y a une loi « les tables restent au sol, elles ne lévitent pas, sauf si quelqu’un les porte, ou qu’il y a beaucoup de vent, ou qu’elles sont en fer avec un aimant géant… » si elles se soulèvent sans les conditions nécéssaires, je trouverais ça anormal, et donc surnaturel.
Si par contre, je n’ai PAS de lois de la nature dans ma tête, cette distinction n’est pas évidente.  Des tas de peuples peuvent donc penser de façons qui nous paraissent illogique et pratiquer des rituels dont l’efficacité ne nous paraît pas prouvée. (Voir plus bas, Evans-Pritchard&Jung)

2. Qu’est-ce que la rationalité humaine ? La magie en fait-elle partie ?

Si ces « peuples premiers » ont les mêmes cerveaux que nous comment se fait-il qu’ils puissent croire à la magie alors que c’est EVIDENT que c’est faux ? Le consensus s’est établi parmi la communauté scientifique : la magie n’existe pas, c’est une supercherie. Ou plus prosaïquement : comment est-il possible qu’ils soient aussi cons ?

Cela nous pousse à nous pencher sur les définitions de la magie que l’histoire des religions a produites.  Ces dernières portent à confusion. En gros il y a deux écoles : les intellectualistes et… les autres.

Intellectualistes : les évolutionnistes anglais.



Magie = tentative d’expliquer le monde. Tout le monde a le même esprit.


Tylor (1832-1917) Primitive Culture (1873)

Premièrement, il y a Tylor, un des pères fondateurs de la discipline. Il défend une vision évolutionniste des idées de l’humanité. Pour Tylor la religion vient de la volonté continuelle d’expliquer le monde. Au commencement, l’homme commencerait à développer une croyance en l’âme puisqu’il se poserait des questions sur la vie qu’il mène dans ses rêves, et sur la mort. L’homme primitif conclurait de ses rêves, qu’il a une existence en dehors de son corps(l’âme), et de la mort, qu’elle est provoquée par la perte de cette âme. Ainsi naîtrait l’animisme, qui engendrerait ensuite le polythéisme puis le monothéisme et enfin la science positive(positive dans le sens de “qui existe vraiment” pas dans le sens de “petit smiley joyeux”). Cette vision pose beaucoup de problèmes, mais passons. Les premières explications portent à croire que tout a une âme et que tout peut être manipulé par la volonté de l’homme, c’est donc la magie. Pour Tylor la magie est donc une tentative d’explication ratée. L’homme prend “une connexion imaginée pour une connexion réelle”. Par exemple dans le cas de notre sorcier qui brûlait une statuette pour faire du mal à son ennemi, le sorcier pensait qu’en brûlant ce qui ressemble à son ennemi il lui ferait du mal, alors qu’il n’y a pas de connexion entre les deux. La magie est donc une erreur. Il en parle comme d’une “philosophie primitive” ce qui sous-entend que c’est un début de science.

Frazer (1854-1941) The Golden Bough (Le Rameau d’Or, 1917)

Frazer reprend cela à son compte. Il défend une vision évolutionniste :
Magie > Religion > Science
La magie défend un mode absolu de contrôle du monde : le sorcier contraint le monde à lui fournir ce qu’il veut. Cependant ça ne marche pas, donc le sorcier délègue le pouvoir à des dieux, qu’il essaye de concilier. La magie contraint, la religion négocie. La magie est donc une forme primitive de religion tout comme une forme primitive de science, puisqu’elle essaye d’expliquer des phénomènes.
Frazer classe la “magie sympathique” en deux classes :

Magie homéopathique : la magie qui veut faire que le semblable agisse sur le semblable. Par exemple, en tapant sur la statuette d’un de mes ennemis, je peux lui faire du mal.
Magie de contiguité : considère que les objets qui ont été en contact à un moment restent connectés après que le contact ait cessé. Par exemple, en lançant un enchantement sur une mèche de vos cheveux je peux vous atteindre, puisque vos cheveux étaient reliés à vous avant cela.

Magie = proto-science

Dans les deux cas Frazer et Tylor sont clairs : le magicien a le même type de rationnalité que nous, simplement il l’utilise mal. Ils utilisent une mauvaise notion de la causalité et prennent des connexions imaginées pour des connexions réelles. La magie est donc une erreur, mais effectuée avec un esprit normal. Autrement dit c’est une forme de proto-science. Il n’y a qu’une seule mentalité, qui utilise les lois d’associations mais NOUS les utilisons correctement(la preuve on arrive à envoyer des fusées dans l’espace et pas eux, nananère) et EUX ils n’y arrivent pas.

Les… pas-intellectualistes (ou symbolo-fonctionnalistes)

Leurs explications sont variées.

Lévy-Bruhl, la mentalité prélogique.

Certains considèrent que nous n’avons pas le même type de mentalité que ces putains de sauvages, comme par exemple Levy-Bruhl, qui parle de deux types de mentalités : 1. La mentalité prélogique. Elle ne comprend pas la contradiction ou le syllogisme. Ils n’ont pas de logique. Par exemple s’il dit à des esquimaux “Au pôle nord, tous les ours sont blancs. Nous sommes au pôle nord. De quelle couleur est l’ours ?” on lui répondait “nous n’en savons rien, c’est toi qui a vu l’ours, pas nous” et 2. La mentalité scientifique qui est bien sûr celle de Levy-Bruhl, vous et moi, qui sommes les princes de l’univers mégascientifique. Lévy-Bruhl reviendra sur ses déclarations vers la fin de sa vie et dira que ce qu’il croyait en 1910 n’est “plus valable” et qu’au lieu de penser qu’il y avait des “sauvages” et des “civilisés” il pensait plutôt qu’en chaque homme se trouvait un peu de mentalité logique ET prélogique.

Malinowski : la magie comme gestion des échecs de la technique


D’autres disent que la magie n’a pas de fonctions intellectuelles, comme par exemple Malinowski qui prétend qu’elle sert à gérer les angoisses dues aux échecs de la technique. Par exemple, si on part en mer, on ne peut pas maîtriser l’orage, alors on fait un petit rituel pour faire comme si on pouvait le faire. Par contre si vous dîtes à un Trobriandais qu’il pourrait ne pas cultiver son champ et juste faire des rites de fertilité, il se moquera de vous, il sait très bien qu’il faut entretenir la terre pour que poussent des choses. La magie est seulement censée gérer les aléas.

Evans-Pritchard


Evans-Pritchard considèrera que la magie est un mode d’explication du malheur. Il cite le cas des Azandé, qu’il a étudié de près. Ainsi une maison s’était effondrée sur ses occupants, en les tuant. Lorsqu’Evans-Pritchard débarque sur les lieux, on lui dit que la maison s’est effondrée à cause de la sorcellerie. EP regarde les poutres et fait remarquer qu’elles sont rongées par les termites.  On le regarde avec étonnement. Bien sûr que les poutres sont rongées par les termites, et bien sûr que c’est la cause du comment le toit s’est effondré. Néanmoins ça n’explique pas le pourquoi : pourquoi se sont elles brisées au moment où les habitants étaient dessous ? Elles auraient pu s’effondrer n’importe quand. Si elles tombent maintenant, c’est donc qu’un sorcier les a fait tomber ! Tout est explicable par sorcellerie, puisque tout aurait pu se passer autrement. Les Azande ramènent tous les hasards aux caprices du sorcier.
Sauf dans certains cas : ainsi un meurtrier ne peut pas dire qu’il s’est fait ensorceller puisque c’est évidemment de sa faute : il y a déjà un coupable, donc pas besoin d’aller chercher un sorcier. De même quand un Zandé x commet une faute, et blâme un sorcier, tout le monde dira que x est un idiot, pas qu’il a été ensorcelé. On voit donc que tout doit être ramené à la volonté humaine, sauf si c’est déjà le fait de la volonté humaine.

Jung

Jung dira que ça peut sembler absurde, néanmoins il fait remarquer que notre logique considère simplement qu’il y a des lois générales du monde  qu’on ne peut pas connaître en entier et qui ne marche pas tout le temps. Cependant, il dira que nos lois expliquent 50% des faits qu’on observe et le 50% restant est  abandonné “au démon hasard”. Si quelque chose ne peut pas s’expliquer, ohf, c’était une coïncidence, un hasard fortuit. Ce qui n’explique rien du tout, bien sûr, mais ça ne nous choque pas. Jung dit que l’homme archaïque est plus exigeant, il veut TOUT ramener à une raison. Comme le dit Evans-Pritchard, l’homme archaïque veut que TOUT ait une raison d’être. S’il lui arrive un malheur c’est à cause du sorcier.


Mauss 


On a également Mauss (qui s’inspire de Durkheim, entre autres parce qu’il est son neveu) et qui affirmera que magie et religion sont des mêmes principes, qui agissent suivant la propiciation ou la concilation de puissances sacrées. Cependant elles diffèrent selon le tableau suivant :


Magie
Religion
Privé
Public
Interdit
Obligatoire
Usages irréguliers
Usages réguliers
Visées concrètes
Visées abstraites
Effets immédiats
Effets médiatisés

Magie VS Religion VS Science

L’opposition reste latente. Vous voyez clairement que pour les intellectualistes, la science positive, c’est bien, la magie, c’est con. Dans ce cas, parler de la magie n’est peut-être qu’une forme détournée pour parler de la religion et cracher un peu dessus. De même lorsqu’on oppose magie et religion, ça peut avoir un sens chez nous, en Europe, pour désigner les pratiques magiques modernes (Wicca, pseudo-satanisme, néo-sorcellerie). La magie est marginale, elle s’oppose à la religion. Prenons l’exemple imaginaire des “messes noires” sataniques pendant lesquelles les participants utilisent des hosties (sacrées) et “s’amusent à les profaner”. La catégorie de magie se construit dans une opposition soit à la religion soit à la science. Et dans les deux cas de façon négative. Soit comme une “religion satanique” pour les chrétiens, soit une pratique étrangère pour les grecs, soit une “fausse science” et une “erreur” pour les anthropologues.
 Mais dans le contexte Azandé ça n’a pas de sens puisque ce qu’on appelle “magie” serait tout aussi bien leur “religion” et qu’ils n’ont sûrement pas de “science” au sens où on l’entend. 

Lévi-Strauss : le cas limite.

C'est pas pour me la péter, mais je trouve que j'ai plutôt bien réussi son portrait.

Lors du cours, le professeur fut interrompu par une question sur Lévi-Strauss, quelqu’un ayant demandé si il était intellectualiste ou plutôt de l’autre école. S’adressant à l’assistance, le prof demanda si quelqu’un avait une réponse. Faisant référence à la Pensée Sauvage j’arguait que son explication du totémisme ne laissait pas de doutes : il est intellectualiste. Il considère que le totémisme n’est pas vraiment une religion mais plutôt une volonté de classifier le monde présente en chaque être humain. De même, il s’applique à montrer que la pensée des “primitifs” est construite est rationnelle, qu’elle suit des principes logiques, pas forcément scientifiques, mais logiques : principe d’association(métaphore), de métonymie, d’opposition. 
Le prof reconnut qu’il avait plutôt pensé à la distinction que Lévi-Strauss faisait entre sociétés chaudes et froides, et que par conséquent il l’avait classé dans l’école symbolo-fonctionnaliste, avec les autres.



3. La magie n’est-elle pas qu’une accusation ? Comment des gens en viennent à se revendiquer de la magie, alors ?

La définition de “magie” est donc problématique et clairement hors de portée du Larousse. Pourquoi ne pouvons-nous pas la définir, puisqu’on l’utilise tout le temps ? Parce que les définitions qu’on en fait sont profondément marquées d’intérêt personnels et politiques. Quand St Augustin, évêque d’Hippone, définit la magie comme le jeu de forces démoniaques, c’est uniquement pour gagner des fidèles et discréditer les “païens”.  La magie est très souvent une accusation portée envers quelqu’un et très rarement revendiquées :
Les sorcières au Moyen-Age, la plupart du temps ne se revendiquaient pas sorcières, ou seulement sous la torture. L’Inquisition les accusait.
Les juifs de Trente qu’on accusait de sorcellerie ne pratiquaient pas de sorcellerie et ne définissaient pas leurs activités comme de la magie. On a décrié leurs pratiques et ils ont perdu leur statut social. Ainsi : 

« Au Moyen-âge, la notion de magie a obtenu de nouvelles caractéristiques. Au début du 14e siècle, l’Inquisition considère la magie comme une hérésie. En effet, l’usage de la magie était dorénavant condamnable par les autorités religieuses tout comme les autres croyances. De ce fait, les religions non-chrétiennes, dont le Judaïsme, et la magie sont perçues comme des ennemis communs au christianisme. […] La religion juive se retrouve associée [est associée par l’Inquisition, etc.] à la magie, [et donc] son statut se dégrade… »
A. Metry, Ph. Jaton, N. Al-Z

La magie n’existe donc a priori qu’à la troisième personne (on entendra toujours « les couillons là-bas, il font de la sorcellerie sur la colline pendant les nuits de pleine lune » mais très rarement « NOUS faisons de la magie ») tout comme dans le cas des Azandé qui voient des sorciers partout. Si donc il n’y a que des accusations de sorcellerie, si la magie n’est qu’une fable qu’on raconte aux enfants pour qu’ils finissent leurs assiettes ou pour rendre supportable le fait que le bateau de tonton Wagadougou a coulé, alors on est en droit de se demander si la magie a vraiment été pratiquée quelque part. (En vérité : oui, mais ça dépend ce qu’on entend par magie).
Pourtant des gens se sont réclamés de ce terme de magie. Pourquoi ? Pourquoi se dénommer comme quelque chose qui, en Europe, n’a pas de réalité (les sorcières ne faisaient pas vraiment de sorcellerie), fait peur et risque de te conduire au bûcher ?

Etymologie du terme magie

Pour commencer, le terme Mageia vient de grèce, et il définissait la religion perse, donc un truc pas beau, pas bien et étranger. Nous avions vu qu’en Grèce, le corpus Preisendanz ne faisait pas de doutes : on y a pratiqué la magie. Ce corpus contenait un grand nombre de papyri qui décrivaient chacun un « mode d’emploi » pour pratiquer un rituel. Il y a donc VRAIMENT des magiciens, mais comme nous l’avons vu ils pratiquent des rituels qui dérivent de ceux pratiqués par les temples de la religion grecque officielle (sacrifices).
Se revendiquer comme magicien : retournement de la situation.
Pourquoi des gens, dans un contexte où la magie est décrite de façon maléfique en viendraient à se dire mages ? La réponse se trouve dans les rapports de pouvoir. Dès que quelqu’un dit « on va aller foutre une raclée à machins » il faut bien la justifier, c’est ce qui se passe avec les Juifs de Trente. On ne peut pas tuer des gens gratuitement. Même Bachar-el Assad se sent obligé de prétendre que les gens qu’ils tue « sont des terroristes ». L’accusation « magie » permet de mettre à mort les marginaux. Dès lors, on commence à décrire la magie comme dangereuse et convocatrice de puissances maléfiques, c’est ce que fait St Augustin pour combattre le polythéisme. Sauf que si on décrit la magie comme quelque chose de dangereux, on est obligés de lui accorder de l’efficacité : si elle n’en avait pas, alors qu’est-ce qu’on en aurait à foutre ? Par conséquent des petits malins vont se dire, tiens, on a vachement peur de la magie, alors je pourrais tenter le coup, ça doit marcher puisqu’on en fait tout un bordel. Mais seulement en Europe moderne. Le cas de Giordano Bruno est exemplaire. Plus près de nous on trouve le discours de G. Gardner, fondateur de la Wicca qui gueule sur tous les toits qu’il pratique de la sorcellerie et que ça marche hyper bien, mais c’est sans doute pour faire peur aux bourgeois.
Pour répondre à la question : oui, la magie a été pratiquée, ce n’est pas qu’une accusation. Mais comme nous l’avons vu, tous les cas dans lesquels quelqu’un dira « je fais de la magie » sont occidentaux, c’est clairement un problème européen. Donc dès que l’anthropologue débarque quelque part il projette cet héritage chrétien qui voyait la magie comme un truc sataniste même s’il ne s’en rend pas forcément compte. Si on examine le vocabulaire des autochtones, ils n’ont pas vraiment de terme pour « magie », c’est l’anthropologue qui l’invente. Prenez le cas des mélanésiens. Le mot « mana » dans leur langue signifie simplement l’efficacité. Autrement dit « ça marche, ça fonctionne ». Pourtant, les anthropologues ont interprété ce mot comme une sorte de force cosmique dans laquelle ils baignaient. La preuve, regardez, ils disent que leurs rituels sont « mana » que les sorciers utilisent le « mana » et que le soleil tourne grâce au « mana » !  Ils allèrent même jusqu'à prétendre que pour ces sociétés tout était magique : la preuve ils disent que leur filet à poisson est « mana » ! Alors que tout ce que les mélanésiens voulaient dire c’est que le monde fonctionne, que les rituels fonctionnent et que les filets fonctionnent. C’est tout. Le reste est une construction de la part de l’observateur, qui se met à raconter n’importe quoi et à projeter ses modes de pensées sur la société étudiée.
Conclusion : se débarasser du terme magie ?

Donc est-ce que la magie est une catégorie utile ? Oui et non. Je sais que ça vous embête, vous aimeriez que je tranche et que pour une fois je réponde simplement à une question, mais c’est très complexe.
Non, ce n’est pas une catégorie utile si vous cherchez de la « magie » existante dans le monde comme une chose en soi.
Oui, c’est utile si vous l’utilisez dans un cadre axiologique d’oppositions, avec la religion ou avec la « magie des autres », etc. Ce genre d’oppositions vous permettra, dans la société étudiée de dégager les vrais rapports sociaux, politiques, économiques qui surgiront quand vous examinez ces oppositions. Mais chaque définition/opposition doit s’effectuer au cas par cas.

Pour résumer :

1. La magie, en contexte chrétien, a toujours été vue comme une accusation envers des gens dont on voulait se débarasser (Elkin critique la mentalité primitive des aborigènes afin de justifier les programmes d’assimilation ), donc ce terme est chargé de luttes sociales
2. La magie était vu comme une fausse science ou procédant d’une vision stupide du monde et don à éliminer. (intellectualistes)
3. Cracher sur la magie était une bonner manière de cracher sur la religion du même coup.
4. Il est illusoire d’espérer que la notion de magie peut être utilisée innocemment, parfaitement pure, sans se soucier de cette situation de conflit permanent « magie VS religion VS science ».
5. Enfin, chez tous les penseurs étudiés, il s’agissait principalement d’expliquer la différence entre nous, les bons civilisés, et les autres, ces couillons de sauvages. Expliquer pourquoi nous envoyons des fusées sur pluton, tandis qu’eux restent à glander dans la jungle, ce genre de trucs. Cette opposition n’est pas saine. Elle n’a pas permis l’émergence d’un terme propre, puisque la notion de magie a toujours été vue en lien avec des termes négatifs : sauvages, primitifs, superstitions, folie, etc.

Résumé pour les connards de feignasses pour qui je me fais chier à rédiger tout ça de façon didactique et tout et qui n’en ont rien à foutre et qui sont juste là pour Tolkien.


La notion de magie, c’est de la merde, ça se définit toujours par rapport à la science ou à la religion. Si vous êtes chrétien, c’est convoquer des puissances sataniques. Si vous êtes un scientifique c’est faire un faux raisonnement sur le monde et inventer des rapports de causalité érronés.
Prenons deux exemples de rituels magiques qui ont pour but de nuire à quelqu’un :


Exemple 1
Machin décide de lancer un sort à un connard qu’il n’aime pas. Machin saute en rond autour d’un arrosoir à cloche-pied en invoquant les esprits de ses ancêtres. Ensuite de ça, il sacrifie un poulet à la pleine lune puis s’arrange pour verser une goutte de pisse de crapaud dans le verre de sa victime.
Sa victime meurt peu de temps après.
Exemple 2
Machin décide de lancer un sort à un connard qu’il n’aime pas. Machin saute en rond autour d’un arrosoir à cloche-pied en invoquant les esprits de ses ancêtres. Ensuite de ça, il sacrifie un poulet à la pleine lune puis s’arrange pour verser quelque miligrammes d’Arsenic dans le verre de sa victime.
Sa victime meurt peu de temps après.

Dans le premier cas, c’est de la magie stupide, suivi d’une forte coïncidence (la pisse de crapaud ça tue pas les gens, donc c’est un pur hasard) et dans le second, c’est un empoisonnement en règle, avec des espèces de superstitions bizarre autour.
Cependant la seule chose qui nous permet de dire que 1 est un sortilège et 2 un empoisonnement c’est notre connaissance scientifique de l’Arsenic et une loi de la nature en notre esprit qui nous dit « l’arsenic tue des gens ». Dans un monde pré-scientifique, genre au moyen-âge ou au milieu de la jungle amazonienne il y a deux cents ans, quel sens est-ce que ça ferait de juger des conceptions locales avec notre science, qui de toute façon n’a pas cours dans leurs esprits ?
Maintenant vous comprenez le problème.

La magie chez Tolkien : une catégorie toujours problématique

Passons maintenant aux choses sérieuses, à savoir Tolkien. Dans la Terre du milieu il n’y a a priori pas de religion et pas de science, donc c’est un peu le merdier, pour notre système d’oppositions, mais voyons ce qu’on peut en tirer.

La magie dans la fiction : juste pour le fun ?

La magie a souvent été utilisée dans des fictions pour amuser les lecteurs ou servir le récit. C’est le cas dans le Roman d’Alexandre, dans les légendes arthuriennes, ou si on voulait être un peu polémique, on pourrait parler du Nouveau Testament comme une œuvre de Fantasy. Il n’y a plus de jugement de valeurs dans cette notion de magie. Mais l’est-ce vraiment ? Est-ce que des termes peuvent être utilisés de façon purement détachée des luttes qui les ont produits ? Penchons-nous sur le cas Tolkien.

 Biographie courte : Tolkien (1892-1973)

Né en Afrique du Sud, il vivra la décolonisation et la chute de l’Empire Britannique(le vit probablement assez mal)
Expérience de la guerre
1954-55, publication du LotR
1910-73, élaboration du Silmarillion, publié en 1977
Angliciste, il réfléchit sur le genre ‘conte de fées’ et propose une théorie de la « sub-creation » à savoir ce que fait l’artiste quand il élabore un monde. (Il parle principalement de son propre processus de création.)
Catholique fervent et patriote

La religion dans la Terre du Milieu.

D’ailleurs la religion, qu’en est-il dans les livres de Tolkien ? Il y a des dieux, les Valar, un créateur du monde Illuvatar, et un « démon », Melkor, i.e. Morgoth. Néanmoins ces dieux ne sont pas sujets à discussion. Ils ont créé le monde, point barre, il n’y a pas à avoir de religion différente (quoique certains hommes se prosternèrent devant Melkor et “Illuvatar fut banni de leur cœur”… ce qui ressemble fort à du satanisme, non ? Les gens qui se détournent du Dieu créateur pour adorer le méchant. Bon, faudra que je relise le Silmarillion). Personne ne croit en des dieux différents, et personne ne peut nier leur existence puisque la simple présence de Sauron au Mordor, atteste de la véracité de cette histoire, de même que le témoignage des elfes. Je veux dire, on peut bien ne pas croire à Melkor, n’empêche qu’il y a un type doté de pouvoirs hallucinant qui était un de ses serviteurs, donc bon, difficile d’être athée dans un monde pareil.
Vous vous souvenez de la voix off au début du film 1 du Seigneur des Anneaux ? « L’histoire devint une légende, et la légende devint un mythe » ? Il n’y a pas de fausses histoires dans le seigneur des anneaux, juste des histoires vraies qu’on prend pour des légendes. Typiquement le cas des Ents : tout le monde les connaît, personne ne croit plus à leur existence, simplement parce qu’on ne les a plus vu depuis longtemps. Sylvebarbe ? Ah, tiens il existe pour de vrai ? Les gens pourraient élaborer des légendes complétement farfelues, et pourtant ils s’en tiennent à des histoires vraies, même s’ils ne le savent pas.
Il n’y a donc pas de religion explicite en Terre du Milieu. Et pas de dimension du choix de sa religion, point central du christianisme.
Pourtant Tolkien est catholique. Est-ce qu’on peut déceler cette idéologie dans son livre ? Il prétend en tout cas, que cette absence de religion est là pour dissimuler le fond CATHOLIQUE de son œuvre :
« The Lord of the Rings is of course a fundamentally religious and Catholic work; unconsciously so at first, but consciously in the revision. That is why I have not put in, or have cut out, practically all references to anything like ‘religion’, to cults or practices, in the imaginary world. » (Lettre # 142, au Père R. Murray)
Bon, il écrit à un curé, donc il faut tempérer ces jugements, qu’il ne tiendrait probablement pas devant un autre interlocuteur. Surtout WTF le seigneur des anneaux catholique ? On trouve en fait plusieurs exemples assez marquant, notamment quand on voit que Tolkien avait rédigé un avé Maria et  un Notre Père en elfique. [disponible ici]

 Mythes identitaire VS religion

Tolkien, surtout déplorait que sa nation, sa « beloved country » n’ait pas de mythes identitaires. Tous les peuples germaniques sont censés en avoir un. Le nibelungenleid en Allemagne,  Les Edas (dont Tolien est grand fan) dans les pays nordiques, le Kalevala en Finlande, etc. Il y a bien les légendes arthuriennes et celle de Beowulf, mais il les rejette parce qu’elles sont trop imprégnées de christianisme à son goût. Pauvre Angleterre qui n’a pas d’histoires propres : « I was from early days grieved by the poverty of my own beloved country: it had no stories of its own » (Lettre #131)
Son œuvre peut donc être perçue comme païenne, puisqu’il refusait les mythes arthuriens comme trop chrétiens, il n’aurait certainement pas donné une teinte catholique à son histoire, s’il ne considérait pas cela comme de l’authentique.

Gandalf = Odin ?



Son œuvre est donc profondément païenne : Gandalf, un des personnages principaux,  dont le nom signifie « elfe à la baguette magique », peut être rapproché du personnage d’Odin pour de nombreuses raisons : 
Un aspect semblable, vieux, barbe grise, manteau gris et chapeau à larges bords, immensément sages, tous deux sont les magiciens par excellence.
Tous deux errent de par le monde, parfois avec un cheval exceptionnel (Sleipnir et Shadowfax)
Les deux subissent une mort qui a une vertu initiatique (pendaison à l’Yggdrasill et le pont de Khazad-dûm)
Gandalfr est un nom en vieil islandais

La magie dans le seigneur des anneaux, quelques exemples :

Le feu de Gandalf

“it passed the skill of Elf or even Dwarf to strike a flame that would hold amid the swirling wind or catch in the wet fuel. At last reluctantly, Gandalf himself took a hand. Picking up a faggot he held it aloft for a moment, and then with a word of command, naur an edraith ammen! He thrust the end of his staff into the midst of it. At once a great spout of green and blue flame sprang out, and the wood flared and sputtered.” (FR II,3, p. 304)
Note : on voit que l’incantation qu’il utilise se termine par « Amen », vocable que Tolkien emprunte à l’hébreu et qui signifie “ainsi soit-il” ou plus prosaïquement “en effet”. C’est pas pour insister sur son catholicisme, mais vous voyez où je veux en venir.

Le feu d’Orthanc de Saroumane

“There was a crash and a flash of flame and smoke. […] a gaping hole was blasted in the wall. A host of dark shapes poured in. « Devilry of Saruman! » cried Aragorn. They have crept in the culvert again, while we talked, and they have lit the fire of Orthanc beneath our feet. » (TT, III, 7, p. 142)
Note : dans le film de Peter Jackson, on a voulu montrer le feu d’Orthanc comme de la poudre noire, de la simple chimie. On cherche également à présenter Saroumane comme un ingénieur, de même (toujours dans le film) que Gandalf avec les feux d’artifices, la différence entre magie et technique est floue. Certes, Gandalf utilise des feux d’artifices à peu près normaux… Sauf qu’ils se changent en dragons d’étincelles. Le feu d’Orthanc est explosif, soit, mais est-ce de la magie ou de « simples » explosifs ? Saroumane est dit avoir un esprit de métal “plein de roues et de poulies” désormais.

Le miroir de Galadriel

De même on peut voir que les practiciens de la magie sont parfois surpris d’être désignés comme tels. Ainsi Galadriel avec son miroir :

‘Here is the Mirror of Galadriel’, she said. ‘I have brought you here so that you may look in it, if you will’.
‘What shall we look for, and what shall we see?’ Asked Frodo, filled with awe.
‘Many things I can command the Mirror to reveal,’ she answered, ‘and to some I can show what they desire to see. […] Do you wish to look?’ […]
‘And you?’ she said, turning to Sam. ‘For this is what your folk would call magic, I believe; though I do not understand clearly what they mean; and they seem to use the same word for the deceits of the Enemy. (FR, II, 7, p. 377)

Notez l’usage du terme awe ainsi que la surprise de Galadriel face à l’usage discursif des Hobbits concernant ses propres pratiques. C’est ce que « le peuple de Sam » appellerait de la magie, mais elle ne comprend pas ce que ce terme recouvre, puisqu’il désigne autant son miroir que les manigances de l’Ennemi… Même dans le Seigneur des Anneaux, la magie est une catégorie à la troisième personne !
Le terme “awe” renvoie aux théories, notamment celles de Marette sur l’émergence de la religion dans un contexte de peur, de fascinatio face au surnaturel.

Magia et Goetia

La magie chez Tolkien prend donc la place à la fois de la religion de par ses aspects divinatoires (miroir, palantir) mais également la place de la science, dans ses aspects techniques. Tout ce que est médical est décrit comme magique(e.g. la médecine des orques ?), de même que les feux d’artifices.
Ainsi dans sa lettre 155 Tolkien fait une distinction dans la magie, entre magia et goetia :
« There is a latent distinction such as once was called the distinction between magia and goeteia. »
Selon Tolkien, magia fait référence à une efficacité sur la nature alors que goeteia suggère le pouvoir de créer des illusions.

« Neither is, in this tale, good or bad (per se), but only by motive or purpose or use. » 
Ainsi, les deux catégories sont utilisées par les deux camps. Saroumane comme Gandalf sont des mages, mais c’est l’intention, mauvaise ou bonne, qui change la nature de leur magie. La magia peut être bonne ou mauvaise, de même que la goetia.
« The basic motive for magia is immediacy: speed, reduction of labour, and reduction also to a minimum of the gap between the idea or desire and the result or effect. »
De cette façon, la distinction entre ces deux termes semble minime sinon inexistante. Les deux renvoient à « réduire le fossé entre le désir et le résultat » profondément à l’œuvre dans le sortilège.
Lien avec l’histoire des religions : Pour Malinowski la magie est précisément là pour combler le vide entre le désir est le résultat. Ou plus exactement pour le combler quand la technique ne peut pas le faire. En effet, les trobriandais qu’il étudie cultivent leurs champs et pratiquent des rites magiques de fertilité, qui font prétendument pousser les plantes. Mais si on leur demande de ne pratiquer que les rites et d’arrêter de labourer leurs champs ils rient de vous : ils savent parfaitement qu’il faut labourer, ensemencer, etc. pour faire pousser des plantes. Mais ce n’est pas garanti. Un orage peut éclater et tout détruire. La magie est là pour ça : pour calmer les angoisses dues aux circonstances impondérables, qu’on ne peut maîtriser.

Sur le désir et le sortilège chez Malinowski :

So far we have been dealing mainly with native ideas and with native views of magic. This has led us to a point where the savage simply affirms that magic gives man the power over certain things. Now we must analyze this belief from the point of view of the sociological observer. Let us realize once more the type of situation in which we find magic. Man, engaged in a series of practical activities, comes to a gap; the hunter is disappointed by his quarry, the sailor misses propitious winds, or the healthy person suddenly feels his strength failing. What does man do naturally under such conditions, setting aside all magic, belief and ritual? Forsaken by his knowledge, baffled by his past experience and by his technical skill, he realizes his impotence. Yet his desire grips him only the more strongly; his anxiety, his fears and hopes, induce a tension in his organism which drives him to some sort of activity. Whether he be savage or civilized, whether in possession of magic or entirely ignorant of its existence; passive inaction, the only thing dictated by reason, is the last thing in which he can acquiesce. His nervous system and his whole organism drive him to some substitute activity. Obsessed by the idea of the desired end, he sees it and feels it. His organism reproduces the acts suggested by the anticipations of hope, dictated by the emotion of passion so strongly felt. (Malinowski, Magic, Science and Religion  [Lien])

Jusqu’ici nous avons traité principalement des idées et points de vue indigènes sur la magie. Ceci nous a conduit à un point où le sauvage affirme que la magie donne à l’homme le pouvoir sur certaines choses. Maintenant nous devons analyser cela du point de vue du sociologue observateur. Notons la situation dans laquelle on trouve de la magie. L’homme, engagé dans une série d’activité pratique arrive à un fossé(une limite) le chasseur est déçu par sa traque, le marin n’obtient pas de vents favorablkes, ou alors la personne en bonne santé se rend compte que ses forces déclinent. Qu’est ce que l’homme fait en face de telles situations, mettant de côté la magie, la croyance et le rituel ? Abandonné par sa connaissance, ses expériences passées et ses capacités techniques, il réalise son impuissance. Déjé, le désir s’empare de lui plus violemment ; son anciété, ses peurs et ses espoirs induisent une tension dans son organisme qui le conduit à une sorte d’activité. Qu’il soit sauvage ou civilisé, usant de magie ou ignorant complétement son existance ; l’inaction passive, la seule chose dictée par la raison et la dernière chose à laquelle il pourrait souscrire. [N.T. il ne peut se résoudre à ne rien faire] Son système nerveux et son organisme entier le conduisent à une activité de substitution. Obsedé par l’idée de son but désiré, il le voit et le sent. Son organisme reproduit les actes suggerés par ses anticipations d’espoir et dictés par l’émotion ou la passion qu’il ressent si fortement. (trad. approximative)

Obsedé par l’idée du résultat, il mime le résultat en pensant l’avoir réalisé. Ainsi le magicien ne fait rien d’autre que prendre ses désirs pour des réalités, ce qui lui permet de calmer ses angoisses.
De la même manière, pour Freud, la magie n’est qu’une manifestation d’immaturité, la croyance en la toute-puissance de la pensée. De même que l’enfant pense être le centre du monde, le mage pense que sa volonté peut façonner le monde sans barrière.

La vision de la magie de Tolkien est loin d’être naïve. En réalité c’est même celle de nombreux penseurs influents en histoire des religions.
Néanmoins il se trompe en affirmant que Magia/goetia peuvent être utilisées en bien ou en mal, ce qui la fiche mal pour un philologue. En réalité Magia et Goetia renvoient à quelque chose de profondément négatif dans leur contexte grec.
Certes il les définit et il explique que DANS SON MONDE c’est l’intention qui compte(pour définir de la magie blanche ou noire), mais les termes magia et goetia n’ont été utilisés qu’en Grèce antique.

Réalité étymologique des termes magia et goetia : Tolkien dit de la merde, un peu.

Alors que Magia et Goetia renvoient en fait à quelque chose de profondément négatif dans leur contexte grec. Magia, à l’origine, désigne la religion perse, et donc quelque chose d’étranger et de pas beau, vu que les perses font rien qu’à nous envahir. Goetia contient par contre un terme péjoratif. 
Goêteia: magie, fascination, charlatanisme; le goes était: « specialist singer mediating between the […] dead and the living, invoking Hekate, the goddess of passages and communications » (Sarah Isles Johnston 1999, « Songs for the Ghost »)
Et déjà en grèce cette vision est négative. Dans l’Odyssée (Livre 10), Circé représente un prototype de la sorcière. Si elle est belle, elle tente malgré tout de transformer le héros en cochon au moyen d’une « baguette magique » et d’une mixture (drogue [phármakon] et nourriture) ce qui n’est pas très sympa.
Par contre Platon oppose déjà magie et religion. Même s’ils convoquent les mêmes dieux que les citoyens grecs normaux, les mages leur demandent de faire du mal aux gens -> vision négative.

Oppositions de termes dans les Seigneur des Anneaux

Mais regardons quelles oppositions on peut trouver dans le Seigneur des Anneaux, puisque c’est dans les oppositions sémantiques qu’on peut trouver des réponses :
Bons VS méchants, marquée moralement et physiquement (elfes gracieux qui dansent et chient des fleurs VS Orques qui puent qui pètent et qui sont moches)
Hommes, hobbits (qui n’ont pas de magie) VS elfes magiciens (qui en ont)
Magie blanche : magie noire (sur la base de l’intention)

Mais à en croire Galadriel, le premier terme de cette opposition n’est pas de la « magic ». Qu’est-ce donc ? Dans la lettre 130, Tolkien indique que pour les elfes c’est « l’Art » poussé au plus haut niveau et libéré des contingences et de la faible puissance humaine. Ainsi les capes elfiques offertes aux Hobbits, elles empêchent d’être apperçus, mais ce n’est en aucun cas de la « magie » nous dit-on… Magie et technique sont marquées moralement de la même façon et leur nocivité est liée à leur but : l’oppression et la domination.

On peut proposer une règle de trois qui peut indiquer ce que la magie peut représenter:
Magie : religion
paganisme : christianisme

La magie est à la religion ce que le paganisme est au christianisme.
Ainsi, on comprend pourquoi Tolkien ne pouvait pas utiliser la catégorie religion – celle-ci ne s’applique qu’au Christianisme (universel) et non à un mythe identitaire (particulier, ethnique). Le christianisme a la vocation d’embrasser toute l’humanité alors qu’un mythe identaire se restreint à un peuple. La volonté d’en élaborer un, ou tout au moins de s’en inspirer fait donc que la catégorie « religion » a dû être évacuée dans la catégorie « magie ». Néanmoins remarquez que les seuls habilités à pratiquer la magie sont les elfes, donc que cette “magie” n’est pas une magie universelle mais bien restreinte à un peuple, de même que le mythe identitaire.
Un exemple de cette association entre paganisme et ethnie peut être trouvée dans certains groupes néo-druidiques un peu extrêmes comme les Odinistes, où il faut être un anglais “pure souche” pour participer. Dans ces groupes les idéologies racistes sont monnaie courante, puisqu’elles forment la base de leur revendication : revenir aux “racines” de leur “peuple”.


Conclusion : même chez Pratchett, la magie n’est pas un terme innocent.


Mon professeur concluait sur l’Université de l’Invisible dans le Disque-Monde, monde de fantasy parodique (qui parodie principalement Tolkien, justement) dans lequel le monde est plat, porté par quatre éléphants posés sur le dos d’une tortue. Que penser d’une université où seule la magie est enseignée ? les mages de l’Université de l’Invisible sont tous ridicules, nommés à vie, fainéants, dédaigneux de leurs éléves, je-m’en-foutistes, etc. Il est fort probable que Pratchett règle par là ses comptes avec le milieu universitaire (en l’occurrence Cambridge). Donc même dans la parodie d’un monde de fantasy on peut retrouver la magie comme terme accusatoire (même si c’est fort voulu et que nous aurons à traiter prochainement de la Science du Disque-Monde, qui pose des problèmes intéréssants…)
Je me distingue de mon professeur en ce que la magie ne décrit pas uniquement le milieu universitaire dans le Disque-Monde, loin de là. Elle sert également évidemment à décrire la science actuelle. Les mages ont des instruments de mesure, des expériences, des protocoles, des théorèmes, des conjectures… Même si c’est couplé à un socle de pratiques amgiques tout ce qu’il y a de plus fantasy : invocation de la mort, conjuration des monstres sinistres des dimensions de la Basse-Fosse, etc.
En outre, il y a une altérité : les sorcières. La magie chez Pratchett est genrée : d’un côté les mages, scientifiques, de l’autre les sorcières, qui font majoritairement acte de supercherie. Mémé Ciredutemps tire la grande majorité de ses pouvoirs de la persuasion, de l’impression qu’elle fait sur les gens, et d’une sorte d’effet Placebo. D’un autre côté elle possède réellement des pouvoirs magiques au sens propre du terme : télékinésie, metempsychose, vision à distance…
D’une certaine façon Pratchett se sert de la magie pour décrire les scientifiques… Mais de la sorcellerie pour décrire la sorcellerie, point. Ce qui est également problématique, mais nous y reviendrons en ces lieux plus tard cet été, quand plus de temps aura été dégagé successivement à mes examens.

Lays Farra

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

"As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
Ce que tu veux m'apprendre, est-ce quelque chose de bien ?
Est-il utile que tu m'apprennes cela ?
Dans le cas contraire, pourquoi tiendrais-tu à me le dire ?"
- une poétesse victorienne moraliste, à peu près.