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mardi 26 juin 2012

Le Roi Sacré, le Rameau d'Or et la Pop Culture.

Le Roi Lion, Excalibur, Apocalypse Now, L'Age de Glace II, Pirates des Caraïbes II, Madagascar II, Blanche Neige et le Chasseur…

Qu'ont en commun tous ces films ? Ce n'est sans doute pas le style, puisqu'on y trouve un film de guerre, un conte du Graal, trois films d'animation, une adaptation d'un conte avec beaucoup d'action et Pirates des Caraïbes(oui je sais pas trop ce que c'est). Ce n'est sans doute pas l'histoire, vous vous en doutez. Ce qu'ils ont en commun se trouve en-dessous de l'histoire. En filigrane, on retrouve des traces d'une structure semblable : celle du Roi du Bois, du Roi Sacré ou du Rex Nemorensis, selon comme vous préférez nommer cela. Si vous voulez sauter à une des oeuvres en particulier, cet article (si l'on met à part la partie introductive sur Frazer) est découpé en cinq sections, cliquez pour les atteindre, selon quel film vous intéresse réellement :
  1. Le Roi Lion (1994): succession de père en fils dans les rois sacrés
  2. Excalibur (1981) : "You and the Land are One"
  3. Apocalypse Now  (1979) : le Rameau d'Or est dedans !
  4. Madagascar II, L'Age de Glace II et Pirates des Caraïbes II : la tribu sauvage qui vous fait roi.
  5. Reine liée à la Nature : Blanche-Neige et le Chasseur (2012).
Certes on pourrait m'accuser de pousser le bouchon un peu loin, que mes explications sont capillotractées, que c'est n'importe quoi ou que j'analyse trop loin. Je ne le pense pas. J'imagine simplement que mes maigres connaissances en histoire des religions pourraient vous aider à mettre en lumière les similitudes qui entourent certains souverains présents dans chacun de ces films : Le Roi Sacré en harmonie avec la nature, qui doit se faire sacrifier pour que la nature renaisse. Cette structure est loin d'être aussi universelle que Frazer le croyait. De même, je doute qu'elle soit présente comme une sorte de "moule à histoires" au fin fond de notre subconscient qui resurgirait dans le travail des scénaristes maladroits, comme certains le prétendent. C'est juste que c'est devenu un cliché, même si on ne s'en rend pas forcément compte. Et comme disait Baudelaire : "je veux créer un poncif. Le poncif, c'est le génie." Alors penchons-nous un peu sur le génie qui a créé ce poncif, ou qui l'a mis en évidence, selon les points de vue. 

Introduction : Frazer, le Rameau d'Or, le Rex Nemorensis.

En 1912, voilà un siècle, James George Frazer (donc j'avais déjà parlé ici) publie son oeuvre majeure The Golden Bough, qu'on traduira Le Rameau d'Or et qui tiendra une part majeure dans le développement de l'histoire des religions. Dans celle-ci il développait l'hypothèse que le culte qu'on observait dans les bois de Némi, qui impliquait le sacrifice du Roi du Bois était en fait universellement répandue autour de la Méditerranée. Quel rapport avec tous les films (d'animation ou non) que je vous ai cité là au dessus ? Cht. C'est le but de cet article soyez un peu patient. Le Roi Sacré, le Rex Nemorensis, c'est quoi ? Dans les bois sacrés de Némi aux alentours de Rome, se trouvait une institution fort étrange. On y trouvait une sorte de Roi-prêtre qu'on nommait le Rex Nemorensis, donc le Roi du Bois. C'est fort étrange, d'autant plus que cette institution avait perduré alors même que Rome était devenu une République, et donc que les Rois de Rome avaient été chassés (509 av. J.C.) Quel sens cela faisait de se dénommer encore "Roi" alors qu'on n'était plus dans une monarchie ? Frazer rappelle que c'était très répandu dans l'Antiquité gréco-romaine que les Rois s'occupent de procéder à des cérémonies, et même qu'ils continuent à officier après qu'ils ne soient plus rois. Ainsi à Ephèse, les descendants de Rois restèrent prêtres bien après qu'ils aient été destitués et qu'il s n'exerçaient plus de charges politiques. (Frazer cite aussi les Rois de Cyrène et de Sparte, les empereurs chinois et les souverains de Madagascars). Les Rois-prêtres étaient chose courante, ce n'est pas quelque chose de très exotique sur ce plan-là (tout le chapitre 2 du Rameau d'Or y est d'ailleurs consacré).

Le Rameau d'Or, James George Frazer. (orig. The Golden Bough, 1912)
Le rameau d'Or est une oeuvre qui respire l'érudition et la culture, peut-être un peu moins la réflexion poussée. En cela, il se rapproche de la "palme d'or" qui est une autre institution qui se charge de récompenser des films au hasard chaque année, par exemple ceux de Michael Haneke.


  Quelle différence entre un roi-prêtre normal avec le "Rex Nemorensis" si tant est qu'il ait réellement été roi ? Le sanctuaire de Némi était lié à Diane. Frazer considère que la Diane archaïque était bien plus brutale et bien plus puissante qu'elle ne le fut à l'époque historique où on peut la grossièrement résumer en "déesse de la chasse". Elle devait être une de ces divinités de la Nature qu'on retrouve partout. La légende raconte que les étrangers qui débarquaient sur les rives de Némi devaient être sacrifiés à la déesse. Le rite s'est sans doute adouci lorsqu'il est devenu celui du Rex Nemorensis qu'on peut résumer ainsi :
Dans l'enceinte du sanctuaire de Némi se dressait un certain arbre dont aucune branche ne pouvait être cassée.  Seul un esclave fugitif avait le droit, s'il le pouvait, de briser un de ces rameaux. Le succès de sa tentative lui permettait d'attaquer le prêtre en combat singulier ; s'il parvenait à le tuer, il régnait à sa place, sous le titre de Roi du Bois. (Le Rameau d'Or, chap. 1, p.20)
On décrivait la branche cassée comme étant le Rameau d'Or  qu'Enée avait cueilli avant d'entreprendre son voyage dans le monde des ombres. (d'où le titre de son ouvrage) Cette institution qu'on croirait sortie des temps barbares, nous dit Frazer, a pourtant perduré pendant des siècles. Un grec qui voyageait en Italie à l'époque des Antonins (IIe siècle ap. J.C.) dit que le combat singulier était encore de mise à se moment-là. En outre, d'après Suétone, Caligula aurait fait exécuter le Rex Nemorensis.   Frazer va émettre deux thèses principales sur le Rex Nemorensis :

1)Roi lié à la nature : cela explique le sacrifice.

Le Roi est personnellement lié à la Nature. Mais en plus, il serait comme "marié" à Diane, déesse de la Nature (Frazer fait un lien avec Hippolyte qui s'était attiré les faveurs de la déesse pourtant réputée vierge, je vous fais pas la typologie exhaustive de tous les liens que Frazer établit avec la mythologie grecque on en aurait pour la journée). Et il l'aurait épousée… Sous forme d'arbre. Ca n'aurait rien d'absurde puisque Pline rapporte qu'un de ses contemporains se serait marié avec un hêtre. Par conséquent l'arbre sacré dont on doit casser une branche ne serait pas seulement un arbre mais bien une représentation de la déesse, ou du Roi. Et par conséquent, le "rameau d'or" arraché par l'esclave fugitif contiendrait en fait l'âme du Roi.  Maintenant il convient d'éclaircir un point. Si l'état de santé du roi est lié à la nature, est-ce que c'est pas complètement con de le tuer ? Je veux dire, si on le tue, est-ce que ça ne va pas tuer la Nature ? Et puis, c'est un roi, nom de zut, on devrait pas avoir le droit de le tuer. Ca le gêne pas pour accomplir ses autres fonctions ? Il faut se placer sur un autre point de vue. Au contraire, en le tuant on peut contrôler son état de santé. Si on laissait vivre le Roi, il se mettrait à vieillir, dépérir, et alors la Nature dépérirait avec lui. Alors que si on le tue et qu'on le remplace par un aussi jeune et vigoureux que lui, le Rex Nemorensis reste toujours jeune, toujours remplacé. Et la Nature suit son cycle, et est régénérée par cette mise à mort rituelle, pour autant qu'il soit remplacé. Par conséquent, on peut résumer : le Roi sacré doit mourir pour que la nature renaisse.

2) Institution universelle.

Cette institutions serait donc le reliquat de quelque chose de bien plus archaïque et généralisé, je veux dire, trucider son prédécesseur, c'est pas très poli. Frazer considère que ce genre de Rois Sacrés qu'on sacrifiait était universellement répandue tout autour de la méditerranée, voire plus loin. En faisant des parallèles tarabiscotés avec des tonnes de mythes, il tentera de montrer que ce schéma existait partout et qu'on peut en retrouver les traces. Par exemple le Mythe de Balder le Magnifique dans la mythologie nordique. Tous les êtres avaient fait le serment de l'épargner. Et lui lancer des pierres, du métal, des animaux dessus n'y pouvait rien si bien que cela devint un jeu pour les dieux d'éprouver son invulnérabilité. Loki, jaloux qu'il soit ainsi invulnérable va demander, déguisé, à Frigg si tous les êtres on bien juré d'épargner Balder. On lui répond que le gui était trop jeune pour qu'on réclame son serment.

La Mort de Balder vue par Eckerberg.

Loki donne une branche de gui à Hother, le frère aveugle de Balder, et il la lui lança dessus, pour participer au jeu des dieux. Néanmoins la branche traverse Balder de part en part et le tue. Pour Frazer, c'est clair la branche de gui de ce mythe EST le rameau d'Or d'Enée. Si la branche tue Balder c'est également parce qu'elle contient une part de son âme, et qu'elle est son lien avec la Nature. On en conclut donc que Frazer est un peu allumé. Son approche a été abandonnée pour des raisons évidentes : on n'a pas de traces concluantes que cette pratique de sacrifice des rois ait été universelle. En outre il compare tout avec n'importe quoi. Il n'y a pas forcément de liens entre les diverses pratiques étudiées, ni entre les mythes comparés. Son apport à l'histoire des religions est bien plutôt à rechercher du côté de sa théorie générale sur la magie(chap. 3). Le Rameau d'Or est un catalogue stérile, une compilation de mythes entre lesquels on fait des liens, parfois pertinents et parfois pas. Si je dis que Frazer a "inventé" ce poncif, ce cliché, c'est parce que les exemples qu'on trouve sont parcellaires. Vous vous rendez bien compte que sa théorie sur la Mort de Balder est tirée par les cheveux au possible. Qu'est-ce qui indique que l'arbre dédié à Diane à Némi est un chêne ou que celui qui a compilé le mythe nordique de Balder s'imaginait que la branche contenait son âme ? Frazer a bien plutôt fait ce qu'Eliade et d'autres historiens des religions ont pu faire : de la méta-mythologie. Ils ont créé leurs propres mythes. Sans les mains fouineuses de Frazer, le Roi du Bois serait resté un exemple de barbarie romaine parmi d'autres, perdu au milieu des frasques de Caligula, des anecdotes sorties des orgies et de leur cuisine infâme. C'est lui qui lui a donné l'envergure d'une légende. Ce faisant il a fortement influencé notre culture. Le mythe a eu un siècle pour se propager. Regardons quelles traces il a laissé sur son parcours.

MAIS QUEL RAPPORT AVEC LA TÉLÉVISION, LE CINÉMA ET TOUTES CES CHOSES ?

Le rapport est simple. Que ce soit parce que nous manquons cruellement d'originalité, que ces conceptions sont gravées dans notre subconscient collectif ou bien tout simplement parce que les scénaristes sont des gens cultivés, comme moi, qui ont lu le Rameau d'Or, on retrouve ce schéma dans de nombreuses histoires. Commençons par notre enfance, ou plutôt la mienne, la vôtre m'intéresse moins, vous avez peut-être le mauvais goût d'être bien plus vieux ou bien plus jeune que moi. Malgré cela, imaginons que vous avez vu le Roi Lion de Disney.

Le Roi Lion : succession de père en fils dans les rois sacrés

Le Roi Lion (1994)
"C'EST L'HISTOAAAAARE DE LA VIIIIE ! LE CYCLE ETERNEEEEEL"

 Ce film est une ode à la monarchie sacrée. C'est impressionnant. Résumons l'histoire. 
On ouvre sur un choeur de voix extatiques qui braillent que c'est l'histoire de la vie, le cycle éternel alors qu'on arrache Simba de l'utérus de sa mère et qu'on le présente au bas-peuple en contrebas de la falaise des aristocrates lions. Remarquez : les herbivores n'ont aucune peine à vénérer des carnivores. Je veux dire, les lions ils bouffent quoi ? Le seul moment où on voit un lion bouffer, c'est quand Scar balance un cuisseau de Zébre aux hyènes, ce qui sous-entend quand même qu'ils mangent leurs loyaux sujets. Pourquoi les lions règnent-ils alors ? Parce que c'est dans l'ordre des choses et que Mufsasa est le bon souverain qui garantit l'équilibre naturel. Putain, mais ils sont cons, les herbivores ou quoi ? Beau schéma de lutte des classes, en tout cas. D'ailleurs Scar est jaloux de son frère Mufasa, le roi des Lions. Il s'arrange donc pour qu'il meure piétiné par des buffles, et pour que Simba se sente coupable de la mort de son père. Scar projette Mufasa dans le vide en affirmant "longue vie au roi". Comment ne pas voir le lien avec le fameux slogan "le roi est mort, vive le roi !"qui ponctue la succession monarchique. 


Les GIFs c'est cool.
LONG LIVE THE KING !


 La mort du roi signifie sa succession dans son fils. Les rois meurent, la monarchie demeure. C'est la base des monarchies sacrées : ainsi le Pharaon n'a aucun mal à effacer les noms de ses aïeux sur les monuments et à les remplacer par le sien. Après tout il est "pharaon", ils étaient "pharaon", ils sont la même personne. C'est le sens de la chanson "Il vit en toi"(V.O. "He Lives In You") du Roi Lion II qui fait allusion à Mufasa qui survit à travers Simba. 


Et des fois, Mufasa c'est Dieu. Voilà. Sain pour la jeunesse et tout.


 Après la mort de son daddy, Simba s'enfuit donc loin du territoire des lions et vit dans la jungle avec un phacochère et un suricate hippie. Il mange des insectes. Il s'enfonce plus profondément dans la jungle et donc dans la Nature. Il se ressource donc dans cette nature sauvage, mais c'est au prix de manger des insectes, donc des choses qui ne peuvent pas être assimilées à des "sujets" puisqu'ils ne sont pas conscients. Tout en s'enfonçant dans la jungle, Simba sort du "cycle de la vie"en joignant cette secte hippies de je-m'en-foutistes. Il y est néanmoins réintégré lorsque l'esprit de son père se rappelle à lui. Hé ouais, c'est super, il se fait hanter par l'esprit de son père sous la houlette de Rafiki le prêtre un peu comploteur quand même, puisqu'on le voit arranger l'union entre Kovu et Chiara dans le II. Et son père lui rappelle qu'il doit être roi. Pas grâce à ses facultés de commandement, ou parce que le peuple veut de lui, nonon mais bien parce que c'est son fils et qu'il est roi par essence. Rafiki répète à l'occasion que Mufasa "vit en lui". Hum très subtil, très très subtil.

   
Simba se regarde dans l'eau mais il voit le visage de son père.

 Quand Simba revient, la terre est dévastée. Scar est au pouvoir grâce à son armée de Hyènes. C'est scandaleux ! Oui, avant les hyènes crevaient la dalle en se bouffant entre elles, mais c'était parfaitement normal, après tout, les seuls carnivores qui ont le droit de vivre, c'est les lions.

Sarabi l'artistocrate : "Diantre, la plèbe commence à revendiquer le pouvoir, on se croirait en 1789"


La terre est souillée, grise, noircie. Les lionnes qui reviennent de la chasse disent que tous les troupeaux se sont enfuis, qu'ils mangent trop de viande. Certes, s'ils se mettent à manger douze fois plus de gens, je comprends que les loyaux sujets se sentent un peu moins l'envie d'honorer le tribut. qui consistait à se faire mordre le popotin. Néanmoins, une fois qu'ils ont tous fui, en quoi cela affecterait-il la végétation à ce point ? La réponse est simple : ce n'est pas une souillure écologique, c'est une souillure morale. La terre va mal, parce que le roi est mauvais et qu'il a péché. Cette structure ressemble à celle du Roi Sacré, sans toutefois y être identique. Ainsi Oedipe, dans Oedipe Roi cause la peste qui tombe sur Thèbes. Ce fléau a été envoyé par les dieux à cause de l'inceste répété entre Oedipe et sa mère Jocaste, même s'ils ne savent pas qu'ils sont mère et fils. Le péché du Roi cause la catastrophe naturelle : la peste. D'un autre côté les dieux sont pas super pressés vu qu'ils ont le temps de faire quatre gosses. Toutefois Oedipe n'est pas lié à la nature, au contraire, c'est à cause de ses actes contre-nature que la peste est déclenchée. Ensuite Simba détrône Scar et prend sa place. C'est très subtil, hein, la terre refleurit en dix minutes et les animaux reviennent. Paf comme ça. Alors que Scar est roi, ça ressemble à ça… 

 

 …Et une fois Simba au pouvoir, lors de la naissance de sa fille Nala ça ressemble à ça.


…Hé ouais, la nature se régénère au contact du Roi. Elle est pas belle la vie ?

 Si on suppose que le temps de gestation léonin est de 4 mois – et que Simba n'aurait pas perdu de temps en préliminaires romantiques avec Nala puisqu'il a passé les derniers dix ans de sa vie avec comme seule compagnie un phacochère et un suricate – ça fait vachement vite pour refleurir à ce point. Et puis après les animaux sont contents et acclament la fille du couple royal.


Super, les gars ! On va de nouveau se faire bouffer en suivant le cycle de la vie ! Trop cool !


 Le schéma du roi sacré est ici respecté à un détail près : ce n'est pas vraiment un esclave fugitif qui doit tuer le roi, c'est Simba qui doit reconquérir son trône. Certes, il est mis au ban de la société, ce qui garde avec le statut d'esclave fugitif le point commun de la marginalité. Néanmoins ici, la faculté d'être le Roi Sacré semble héréditaire, pas acquise. Par conséquent la dialectique du meurtre est inversée : alors que le Rex Nemorensis accepte de mourir tué, puisqu'il a dû tuer son prédécesseur, ici le meurtre est ce qui au contraire empêche de régner, pas ce qui permet d'accéder au pouvoir. Quand Simba revient, la lutte s'articule autour du point suivant : qui de Scar ou de Simba a causé la mort de Mufasa. Le schéma est symétriquement inverse : le meurtre, au lieu de conférer la royauté, la supprime.  (Oh, et non je ne parle pas des théories selon lesquelles Kovu et Chiara sont cousins. C'est une meute de lions, bordel, et on ne voit que trois mâles dans le premier film, Mufasa, son fils et son frère. Bien sûr qu'ils sont tous consanguins.)  

Excalibur (1981) : "You and the Land are One"

   

 Le film Excalibur (1981) de Boorman, non content d'être magnifique, décrit un Roi Arthur qui a toutes les caractéristiques du Roi Sacré. Pour commencer, ce n'est pas un esclave fugitif, certes, néanmoins il est le serviteur de son frère adoptif, Keu, qui est, lui, chevalier. Merlin l'a placé dans cette famille pour y être éduqué. Il perd l'épée de son frère et se met donc à la chercher partout, en courant, de peur qu'on ne surprenne sa faute. Ce n'est pas un esclave fugitif, néanmoins c'est un serviteur qui s'éloigne en courant, fautif, du lieu où il est censé se trouver. Et bien sûr, lorsqu'il cherche une épée, il tombe sur Excalibur plantée dans le rocher(désolé, une version française pourrie, pardon, pardon, je sais que c'est mal).

    

 "Il veut à tout prix placer à notre tête un enfant sans père ! Voulez-vous d'un bâtard sur le trône ?", vous remarquerez le ton peu poli de ces paroles, pourtant adressées à un roi de droit divin, choisi parce qu'il a sorti une épée antédiluvienne d'un rocher, hein. Il ne peut toutefois pas devenir roi parce qu'Arthur n'est pas un chevalier à ce moment-là, c'est un sous-homme. Le film Excalibur est tout entier tourné vers le Crépuscule des Dieux : les anciens dieux se sont tus, on commence à adorer le Dieu Unique, même Merlin menace de partir pour un autre monde… On peut donc supposer que cette guerre illustre la fracture entre ceux qui souscrivent à l'ordalie (et qui acceptent le verdict de l'épée) et ceux qui au contraire ont une vision dynastique du pouvoir : c'est parce qu'il n'a "pas de père" et que c'est un "bâtard" qu'ils s'opposent à lui… Alors même que son père, Uther est le précédent Roi de Bretagne ! La vision dynastique n'existe pas ici. Et il n'est même pas considéré comme un homme. Il doit même se faire adouber par l'un de ses propres chevaliers pour qu'on le considère enfin comme un roi…  (vidéo)

   

C'est très étrange, non, que d'être adoubé par un inférieur (chevalier) vous donne droit à un statut supérieur (roi) ? En outre ce mec abandonne vachement vite. En trois secondes, il passe de "jamais je ne me soumettrait, chien de bâtard de merde" à "bon ben je te lèche la paume, monseigneur, slurp slurp" juste parce qu'on lui a tendu Excalibur. On nage dans le bizarre le plus total. Ca l'est sans doute moins si l'on comprend que l'adoubement d'Arthur remplace la mise à mort de son adversaire. Plutôt que de le tuer, il se laisse adouber. Par conséquent, plutôt que de le tueril se met en danger, il met son épée dans la main de son adversaire. N'est-ce pas là une résurgence du duel rituel des Rex Nemorensis ? De tueur, on devient "tué" ou en position de l'être, puisqu'on accepte implicitement en devenant le Rex Nemorensis qu'on sera un jour assassiné ? Allons encore plus loin dans l'analogie, puisqu'on est en si bonne voie. Il y a un esclave, il y a un duel, même s'il a été transformé en adoubement… Y a-t-il un rameau d'or ? Bien sûr qu'il y en a un ! Il donne son nom au film : EXCALIBUR ! Ce n'est pas en arrachant une branche qu'il a eu droit à ce duel, mais en sortant Excalibur du rocher. S'il serait difficile de montrer que cette épée contient son âme on peut toutefois arguer qu'elle est au coeur de la Nature que le Roi doit protéger : elle sort des mains de la Dame du Lac, émergeant des flots.  Elle ne doit pas être utilisée en mal. Ainsi lorsqu'Arthur affronte Lancelot pour le passage d'un pont, sa vanité le pousse à invoquer Excalibur pour remporter le combat. Il le remporte mais brise l'épée sur la poitrine de Lancelot.     (le premier qui dit qu'une épée qui se casse est un fort symbole phallique sera privé de dessert. C'est mon film préféré, on déconne pas avec, même si j'ai déjà insisté ICI sur certaines lourdeurs de la mise en scène) Plus tard, lorsqu'il s'aperçoit de l'adultère de Guenièvre avec Lancelot, il plante l'épée entre les deux amoureux étendus nus dans la forêt. (sérieusement, moi j'aurais peur des cafards). Le Roi s'est séparé d'Excalibur, de son rameau d'Or. Que s'exclame Lancelot à ce moment-là ? "Le Roi sans Epée… La terre sans roi !" (1'23, désolé c'est en espagnol)

   

Euh, oui, bon le doublage espagnol s'emporte comme un supporter de foot ivre mort un soir de match. ("LA TIERRRA SIN RRREY !", pardon, j'ai ri) Autrement dit, le Roi est lié à la terre et Excalibur est au Roi ce que le Roi est à la Terre. (prenez le temps de lire cette phrase, la tournure n'en est pas habile, mais je ne peux pas mieux faire) Lorsqu'il brisait Excalibur, le salut du monde était en danger, sa rédemption permet à la Dame du Lac de la lui réparer. Lorsqu'il abandonne Excalibur, entre les côtes des deux amants ("oh pupuce t'as le flanc froid, dis donc. Ah zut, non, c'est du métal.") que fait-il ? Il laisse son rameau d'Or à Lancelot. Or, celui qui s'empare du rameau d'or a le droit de défier le précédent Roi en duel. Cependant, Lancelot, en couchant avec Guenièvre l'a déjà fait. Il a pris ce qui ne lui appartenait pas, et par conséquent Arthur en plantant l'épée à côté semble lui dire : "tiens, tu prends ma femme, prends donc aussi mon trône" car la Reine semble attachée à la Royauté comme un gros porte-clé. (Ou alors Boorman voulait mettre un petit clin d'oeil à Tristan et Yseult, histoire de baliser toute l'oeuvre de Chrétien de Troyes) Revenons en arrière, après la prise du chateau, qu'il a remporté grâce à ?… Euh, au fait que son adversaire a décidé de ne plus être son adversaire et de l'adouber chevalier ? Enfin bref, Arthur cherche Merlin dans la forêt. Celui-ci lui fait tout un cours sur le "dragon" qui se trouve en fait être le monde : son hurlement est dans le vent ; ses écailles, sur les arbres ; il est partout, il est toute chose… Le dragon est ce qui donne son pouvoir à Merlin, et permet à Uther de prendre l'apparence du Roi de Cornouailles afin de se taper sa femme, Ygraine, ce qui donnera naissance à Arthur, mais bref : le Dragon :

    

 Une autre citation de Merlin :
"You will be the land, And the land will be you. 
If you fail, the land will perish; If you thrive, the land will blossom."
(Trad. "Tu seras la terre, et la terre sera toi. Si tu échoues, la terre périra. Et si tu réussis, la terre fleurira") Non seulement l'alliance d'Arthur avec la Nature est un thème central du film mais c'est également le secret du Graal ! Hé ouais, bande de nuls, on vous donne le secret du Graal, si c'est pas cool la vie ?

Parenthèse : Le Roi Pêcheur.

Arthur n'est pas toujours un roi sacré ou un Roi du Bois. S'il l'est c'est parce que Boorman a avoué avoir voulu condenser un tas de légendes arthuriennes en un seul film(L'idylle Lancelot/Guenièvre reprend plein d'éléments de Tristan&Yseult. En outre ce n'est pas sur Lancelot qu'Arthur brise son épée, etc.) Arthur reprend donc le personnage du Roi Pêcheur, personnage si marquant que certains ont donné son nom à ce "trope" (="ce cliché" dit de façon cool) du roi lié à la nature. Ainsi sur TvTropes, vous trouverez la (longue) liste de ses occurences sous le terme Fisher King. (Il y a d'ailleurs Men In Black, tiens j'y avais pas pensé) Le Roi Pêcheur est effectivement une occurrence de ce cliché mais puisque, comme le montre abondamment Frazer la réalité dépassa la fiction de plus d'un millénaire, je continuerais à le nommer "Roi du Bois", ou "Rex Nemorensis" parce que ça pète. Le Roi Pêcheur est un personnage né sous la plume de Chrétien de Troyes dans son chef dôeuvre inachevé Perceval ou le Conte du Graal. [Pour les citations nous utilisons la traduction de Charles Méla (Livre de Poche, LGF, 1990) en indiquant approximativement les vers du poème original, indiqués en haut des pages de façon peu pratique.] C'est dans le château du Roi Pêcheur (ainsi dénommé parce qu'il pêche à la ligne dans le lac adjacent à son château, probablement pour trouver un Magicarpe shiny) qu'apparait le Graal à notre héros profondément idiot. Après cela, le roi est indisposé et se fait porter à sa chambre. Tout le monde au pieu, sou. Le lendemain matin, Perceval se réveille dans un château vide, le pont-levis s'actionne derrière lui sans qu'il ne vît personne l'actionnant. En sortant il croise une meuf ("wouhou !", se dit notre héros) qui se trouve être sa cousine germaine ("rooooh…" se dit notre héros) et qui lui révèle un peu plus sur le Roi Pêcheur :
"Il est roi, je peux bien vous le dire, mais il a été, au cours d'une bataille, blessé et vraiment mutilé à tel point qu'il ne peut plus se soutenir par lui-même. C'est un javelot qui l'a blessé entre les deux hanches. Il en ressent encore une telle souffrance qu'il ne peut monter à cheval Quand il cherche à se distraire ou à avoir quelque plaisante occupation,. il se fait porter dans une barque et il se met à pêcher à l'hameçon. Voilà pourquoi il est appelé le Roi Pêcheur, et s'il se distrait de la sorte c'est qu'il n'y a pas d'autre plaisir qu'il soi en rien capable d'endurer ni de souffrir qu'il s'agisse de chasser en bois ou en rivière.(…) Mais quand vous étiez assis à côté de lui, dites-moi donc si vous avez vu la lance dont la pointe saigne sans qu'il n'y ait pourtant ni chair ni veines ? – Si je l'ai vu ? Oui, ma parole ! – Et avez vous demandé pourquoi elle saignait ? – Je n'en soufflai mot. – (…)sache-le, vous avez très mal agi. Mais avez-vous vu le Graal ? – Oui, bien sûr !" (pp. 145-147, vers ~3400-3500)
(notez que le père de Perceval a également été "blessé entre les hanches" et que c'est cela qui lui a fait abandonner la chevalerie) S'ensuit la description du graal et de son cortège, une jeune fille le porte (originellement il est dit "— Et aprés le graal, qui vint ? — Une pucelle"), deux jeunes gens portent des candélabres, une autre jeune fille tient un tailloir en argent… Oui, un tailloir à viande, parce qu'à la base le mot "Graal" désigne un plat à viande peut profond et non une putain de coupe. Niqué, Dan Brown et ta métaphore vaginale. Perceval, prisonnier de son éducation et se rappelant du ras-le-bol d'un de ses maîtres qui en avait marre de sa tendance à poser des questions idiotes, ferme sa gueule, puisqu'on lui a maintes fois répété que c'était l'usage. N'osant poser la question fatidique (à savoir "Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?") malgré le fait que le graal repasse ainsi trois fois il condamne le Roi à ce que sa malédiction continue, puisqu'il aurait suffit qu'on pose la question pour qu'il soit guéri.
"Mais avez-vous demandé à ces gens où ils allaient ainsi ? – Pas un mot ne sortit de ma bouche." (…) – Perceval l'infortuné ! Ah, malheureux Perceval, quelle triste aventure est la tienne de n'avoir rien demandé car tu aurais si bien pu guérir le bon roi qui est informe qu'il eût recouvré l'entier usage de ses membres et le maintien de ses terres. Que de biens en seraient advenus ! Sache maintenant que le malheur va s'abattre sur toi et sur les autres." (p. 147, vers 3499-3552)
En français médiéval ça donnerait : (…) Percevax li cheitis ! Ha ! Percevax maleüreus, 
con fus or mesavantureus 
qant tu tot ce n’as demandé,
 que tant eüsses amandé 
le boen roi qui est maheigniez 
que toz eüst regaaigniez 
ses manbres et terre tenist.
 Ensi granz biens en avenist ! …Ce qui a quand même plus de gueule, convenez-en. Ensuite de quoi, sans s'étonner que tout le monde, même sa cousine germaine de passage connaisse les secrets du château et sans chercher à y retourner, Perceval sauve une demoiselle en détresse, affronte deux-trois gus (au cours de l'épisode des gouttes de sang sur la neige) puis arrive à la cour du Roi Arthur, où il n'a cessé d'envoyer ses prisonniers, ce qui enquiquine un peu Arthur, vu que des mecs qui font 100km pour venir se mettre les pieds sous la table à Camelot et bouffer à l'oeil, ça commence à faire un peu beaucoup. Là une femme extrêmement laide et omnisciente, comme on en trouve tant dans les légendes celtiques, débarque et pointe son terrible index sur Perceval :
"Ah Perceval (…) Tu es entré chez le Roi Pêcheur et tu as vu la lance qui saigne !Et maintenant, dis-moi était-ce un si grand effort d'ouvrir la bouche et de parler que tu n'aies pu demander pourquoi cette goutte de sang jaillit de la pointe sud fer qui est blanc ? Et la graal que tu as vu, tu n'as pas demandé à ni cherché à savoir qui était le riche seigneur qu'on en servait ?"(p. 165 vers ~4580-4611)
Oui, logiquement, si le Graal est un plat à viande (ou à poisson), la question se pose : à qui est-il destiné ? D'où la question "Who does the Grail serve ?" dans Excalibur.
"(…) Car si tu l'avais demandé, le riche roi aurait été tout guéri de sa plaie, et il tendrait sa terre en paix, donc jamais plus il ne tiendra une parcelle ! (…) les terres en seront ruinées, et les jeunes filles, sans recours, resteront orphelines." (pp.165-166, vers ~4600-4650)
Perceval s'énerve un peu. C'est vrai, quoi, merde, tout le monde a l'air au courant de ce qui se passe dans ce putain de château, et personne a pourtant pris la peine de venir poser sa question à la con ! Après quoi il promet de ne point dormir plus de deux nuits d'affilée au même endroit tant qu'il n'aura pas résolu l'énigme du Graal, quand tout à coup, ce connard de Guinganbrésil débarque et défie Gauvain, qui va donc voler la vedette à Perceval pendant le reste du bouquin, jusqu'au moment ou Chrétien de Troyes meurt, et donc on a pas la fin de l'histoire. Merci, on adore ça, les histoires parallèles inutiles qui nous privent de la fin. Dans Excalibur, c'est uniquement parce que Perceval lui donne la réponse à la question ("You&Land=1") qu'Arthur se réveille. Sinon j'ai découvert sur IMDB que Rospo Pallenberg, un des mecs à avoir bossé sur le script d'Excalibur, avait également tâté un peu de "Vercingétorix le druide-roi" (1981) qu'on me décrit d'ores et déjà comme un navet intergalactique. Mais il a également bossé sur La forêt d'émeraude (1985) où on parle d'un gosse kidnappé par une tribu aborigène… Hum, j'l'ai pas vu, j'irais pas jusqu'à supposer que le gosse se retrouve roi de la tribu, mais bon, pour vous donner une idée de ce qu'il a pu faire. Tout ça pour dire, ce scénariste a l'air de bien aimer ce thème du Roi-Prêtre. Voilà. On me fait également signe que Terry Pratchett l'a également parodié dans son très très drôle Wyrd Sisters, roman traduit avec élégance "Trois Soeurcières" par le splendide Patrick Couton. Pratchett parodiait beaucoup Shakespeare (Macbeth) et un peu d'autres trucs (avec le thème du roi qui ignore son ascendance, qui a été éloigné du trône enfant).
Verence I: Remember, good sisters, the land and the king are one. 
Nanny Ogg: One what?
Fin de la parenthèse. C'est mon film préféré, envers et contre tout, vous ne pourrez pas lutter contre l'amour que je lui porte malgré le surjeu permanent des acteurs, les effets spéciaux pourris et l'exagération permanente. J'adore les récits de chevalerie, et j'ai aimé lire Perceval ou le conte du Graal, et je trouve qu'il en a magnifiquement retraduit l'ambiance. Il a réussi à relier tous les personnages importants, au prix de quelques liens qu'un puriste trouverait maladroit : ainsi Perceval est l'écuyer de Lancelot (Si Chrétien de Troyes raconte que Perceval quitte sa mère pour suivre des chevaliers en armure rutilante, il ne précise pas que c'est Lancelot, loin de là, il est même plutôt occupé puisqu'il est en train de sauver Guenièvre pendant la moitié de Perceval), Keu est le frère d'Arthur, etc. Toutefois je l'ai adoré parce que pour une fois, le Graal n'est pas qu'une saleté de coupe mystérieuse qui a reçu le sang du Christ, son secret nous est révélé. Par deux fois, Perceval arrive au chateau du Graal. Contrairement à l'oeuvre de chrétien de Troyes, il n'y parvient toutefois pas physiquement, mais par hallucination au cours de deux morts initiatiques. L'une pendu à un arbre (avec son armure) et l'autre sombrant dans les flots (en arrachant son armure, il peut ressortir de l'eau). Notez que dans un cas, alors qu'il va parvenir à atteindre le Graal, le poids de son armure casse la corde qui le retenait et l'empêche d'atteindre lson but, et que dans le second, où il y parvient, c'est après s'être débarrassé de son armure qui le faisait couler, il resurgit devant le chateau pour la deuxième fois… Perceval, attiré dans la chevalerie par des armures brillantes qui doit l'abandonner pour atteindre le Graal, et qui sombre sous les coups de Lancelot, qui l'y avait conduit… Ah, la belle symétrie de ce film… Hum ? Ah, Euh pardon, oui, on disait : le Graal. Perceval ressort de l'eau sans armure et aboutit au Pont-Levis devant le Graal… "WHAT IS THE SECRET OF THE GRAIL ?" (à 2min pour le Graal)

   

 "HAVE YOU FOUND THE SECRET THAT I HAVE LOST ? – Yes, répond Perceval, You and the Land are One." "Toi et la terre ne faîtes qu'un", mais n'est-ce pas précisément ce que nous disions auparavant ? A savoir que le Roi Sacré ne fait qu'un avec la Nature et que de son état de santé dépend la santé de la nature ? Alors même qu'Arthur va parfaitement bien les armures brillent comme des bagnoles tunées frottées au Polish® pendant des heures, et une fois qu'il a été trahi par Lancelot et Guenièvre et qu'il a commis l'inceste avec Morgane, la terre noiricit, pourrit, les armures rouillent et le monde va à sa perte. Il suffit qu'il boive dans le calice apporté par Perceval – qui ne contient rien de plus que le secret déjà révélé par Merlin : toi et le monde êtes un – et paf, tout va mieux, les armures brillent, et on se prend des éjaculations de pétales de cerisiers en fleurs sur fond de Carmina Burana : "Drink and you will be reborn and the land with you". ("Bois et tu renaîtras, et le monde avec toi" : non mais regardez cette scène en entier, merde, elle est géniale. Oh et puis zut, regardez le film en entier.)

   
 Bref, les multiples liens qu'on voit entre le film et le culte du Rex Nemorensis me laissent penser que Boorman a fortement puisé dedans. Manifestement je ne suis pas le seul au vu de cet article très intéréssant qui analysait Excalibur sous l'angle de Frazer. Je n'ai pas le privilège de l'originalité, même si je n'ai découvert cet article qu'après avoir rédigé ceci, lorsque je me suis demandé "nom de dieu, ça fait quand même beaucoup de parallèles, je suis quand même pas le premier à me pencher là-dessus, si ?" Excalibur est une film qui parle de transition : de l'ancien monde païen au nouveau monde chrétien. Les dieux de la nature sont remplacés par le Christ. Merlin parle de s'enfuir, de partir dans un autre monde, où il se fait alors piéger par Morgane, qui l'enferme dans une sorte de bloc de cristal magique. Ensuite de ça, il s'adresse à Arthur. Celui-ci demande à son anicen mentor où il est. Il lui répond bien sûr : "on the Land of Dreams"…  (non je n'inclus pas la vidéo, ça commence à faire beaucoup, cliquez sur le lien petit chenapan)La magie quitte la terre, et part pour le "pays des rêves" et lorsqu'Excalibur la quitte également, le monde sera enfin pleinement désenchanté, sans sortilèges. Le monde magique devient le nôtre. Au fond, ce n'est pas étonnant quand on sait qu'à la base Boorman voulait adapter le Seigneur des Anneaux, fresque fantastique qui elle aussi se termine par la fuite de tous les héros, qui s'en vont au-delà des mers, dans les pays des Elfes, inaccessibles aux mortels. Qu'il est triste que toutes les histoires de magie racontent la fin de la magie. Arthur dans l'histoire ne fut qu'une brève parenthèse. Uther, son père, ne posséda l'épée qu'un court instant, et il n'en était pas digne. Il voulait se taper Ygraine, et pour ce faire a demandé à Merlin de lui accorder ses pouvoirs pour, comme nous l'avions dit avant, s'accoupler à elle à l'insu de son époux, le Duc de Cournouailles. Fâché qu'Uther mette en péril l'unité de la Bretagne, ce qui était un peu le but d'avoir une putain d'épée surnaturelle,  Merlin réclame le fruit de sa concupiscence : à savoir le bébé qui nait 9 mois après ; Arthur. Morgane, la fille du Duc, voit son père mourir la nuit même de la conception d'Arthur. Et après ça Uther se tape sa maman, on comprends qu'elle l'ait mauvaise. Elle cherchera dès lors à se venger en faisant des trucs tout à fait normaux comme, euh, ben, user de magie pour se taper son demi-frère Arthur. De cette union incestueuse (qui souille la terre en même temps qu'Arthur) naîtra Mordred, le gosse vachement maléfique quand même, qui viendra réclamer le trône de son père. Arthur refuse de le lui céder : en partie parce que coucher avec sa sœur, ça se fait pas, merde, on n'est pas dans Game of Thrones. Ni Uther ni Mordred n'étaient aptes à revendiquer le trône de Bretagne. C'est pour ça qu'Uther meurt tué par des brigands et que Mordred et Arthur s'entretuent (dois-je rappeler l'importance du duel pour le Rex Nemorensis ?). Après cela Perceval est chargé par Arthur mourant de lancer Excalibur dans de l'eau calme. Le lien du Roi avec le monde doit être restitué à la Nature, donc il faut rendre Excalibur à la Dame du Lac avant que le Roi ne meure. De la même manière que tuer le Rex Nemorensis permettait de maîtriser sa mort et donc d'assurer la pérennité de la Nature, rendre Excalibur avant qu'Arthur n'expire, au moment où Mordred est déjà mort (et donc que le concurrent néfaste au roi est éliminé) permet de tricher avec ce lien : puisqu'on "arrête la partie" avec Arthur vivant, on est quitte, et ça met le monde en pause. Toutefois, le roi l'affirme encore dans son agonie : l'épée ressortira. Mais nul n'est digne d'être un roi sacré à ce moment-là, il faut donc bien la rendre, jusqu'à ce qu'un candidat sérieux ne se présente. Alors qu'il revient, Perceval voit qu'Arthur est emporté par une barque hallucinante, comme un de ces grands guerriers des légendes nordiques : le Roi ne meurt pas vraiment. Il ne reste pas de corps. Regardez donc la fin d'Excalibur, pleins que vous êtes de cette sagesse nouvelle :

 

Apocalypse Now : Le rameau d'or est dedans !

 

Là, je triche un peu parce que le bouquin de Frazer apparait quasiment dans le film, un peu avant la fin… Et juste avant la mort du Roi Sacré ! Voilà le screenshot, bande d'incrédules :

Vous voyez, là ? The Golden Bough ! Le Rameau d'Or ! Voilà, maintenant vous pouvez frimer avec votre culture. Ou plutôt la mienne, mais quand vous bringuerez, personne verra.

 Puisque le réalisateur a de longue date admis s'être inspiré de cette structure et qu'en plus le bouquin apparait dans le film, excusez-moi, mais je ne pense pas avoir besoin de développer de nombreux arguments : Kurtz est un roi sacré. Il se fait tuer parce que le roi sacré meurt pour que la nature renaisse. D'autre part, puisque le travail de T.S. Eliot (cité dans le film) m'est inconnu, tout comme l'œuvre originale de Conrad et que l'autre livre ici montré sur la photo (From ritual to romance) m'est tout aussi étranger, je ne dirais rien de plus. Bon, vous me direz, j'arrive à blablater pendant des heures sur des films pour enfants alors pourquoi je pourrais pas tirer un peu plus de sens d'Apocalypse Now (Coppola, 1979)? Ben j'ai honte mais je l'ai toujours pas vu en entier. Allez-y, lapidez-moi. Voilà : c'est le point le plus intéressant de mon article et un des seuls trucs que je retiens de mes deux ans d'études en histoire des religions. Un moyen de frimer quand vous parlez d'Apocalypse Now. (D'un autre côté, je crois que si j'en cause, c'est juste pour irriter Giovanni par mon dilettantisme afin qu'il  fasse un article dessus, si tant est qu'il en ait le temps entre son apprentissage de l'anglais, son visionnage de Batman:the dark knight rises et sa conquête effrénée de toute la gent féminine qui peuple la perfide Albion, au milieu des diverse graisses peu chères et délicieuses dont recèle la capitale anglaise. Coucou Gio.)

Madagascar II, L'Age de Glace II et Pirates des Caraïbes II : la tribu sauvage qui vous fait roi.

Ces films ont en commun d'être le deuxième opus de plusieurs sagas mais également d'abriter en leur sein un cliché qu'on peut rapprocher de la fonction des Rois Sacrés : une tribu sauvage sortie de nulle part vous accepte parmi elle, vous comble d'honneur et vous fait leur roi. Mais un roi temporaire, qui va se faire sacrifier par la tribu. Que ce soit dans l'Age de Glace II, où une tribu de mini-paresseux confère le titre de "Roi du Feu" à Sid et se propose ensuite de le sacrifier en le jetant dans un volcan pour lutter contre les changements climatiques. Dans Madagascar II, c'est Melmann, la girafe qui, après avoir acquis le statut particulier de médecin de la tribu, apprend qu'ils sont tous morts d'une maladie inéluctable et se résigne à se mettre dans une tombe et à attendre la mort. Dans Pirates des Caraïbes, Jack est élu roi de la tribu et peinturluré de façon rituelle, avant qu'on apprenne qu'ils sont cannibales et qu'ils vont le manger(même si les crânes partout ça aurait dû mettre la puce à l'oreille). Le schéma est classique même si périmé : le personnage placé sur le trône devra disposer du sort de ses amis mais il ne se rend pas compte qu'il est lui-même en danger de par la vanité qui l'habite.

"Melman devient docteur plutôt que d'être hypocondriaque comme dans le premier film. C'est drôle, hein, c'est drôle ?" Sérieusement, va mourir Dreamworks.

 Aucune de ces tentatives n'a la volonté forte qu'ont le Roi Lion et Excalibur, à savoir montrer ça comme une réalité. La forte spiritualité qui imprégnait le Roi Lion (rôle initiatique de Rafiki, cycle de la vie, spectre de Mufasa qui apparait à Simba) et la puissante magie qui guide Arthur (le Dragon, Excalibur, la Dame du Lac, le Graal) contribuaient à montrer ces royautés comme des nécéssités d'ordre cosmique et sacrées. L'ordre du monde a besoin de ces rois, on vous montre un monde dans lequel c'est nécéssaire et vrai. Côté Age de Glace, Madagascar et Pirates des Caraïbes, on vous montre ça pour la déconne, pour rigoler, ce n'est qu'une parenthèse dans un film bien plus vaste, une anecdote ; alors que dans les deux précédents films ça fondait la structure même de l'histoire. Ceci explique sans doute pourquoi la moitié persiste : l'étranger est érigé en seigneur et choyé pour un temps limité avant d'être sacrifié, voire mangé (Pirates des Caraïbes); alors que l'autre moitié disparait : le combat rituel, le rameau, l'analogie entre le roi et la nature. Et bien sûr la tribu se retourne contre son roi. Ou bien peut-être que c'est parce que c'est des films un peu cons qui n'ont pas vraiment vocation à produire du sens comme le font le Roi Lion ou Excalibur. Au choix.
Par contre, dans Pirates des Caraïbes, on peut remarquer que le capitaine du Hollandais Volant est lié à l'état de son navire. Lorsqu'il est corrompu, comme Davy Jones et n'accomplit pas son devoir, tout le monde se change en monstres mutants à moitié poulpes ou ornithorynques, et le pont se couvre d'algues et de coquillages ; mais dès que c'est Will qui prend le relais, là tout va bien.

Reine liée à la nature : Blanche Neige et le Chasseur(2012)

Blanche-Neige, le Chasseur, la Reine, les Aliens et les Cowboys, j'en sais rien, c'est du délire. Je n'en parle que parce que c'est l'exemple le plus récent qui me soit tombé dans le bec.


  Ce film a l'air nul. Et je l'ai pas vu On a néanmoins porté à mon attention que dans le très récent Blanche-Neige et le chasseur, que je n'ai toutefois pas vu, on parlait du fait que Blanche.Neige devait régner à la place de la méchante reine, qui, en occupant le trône avait rendu la nature hostile et néfaste, au point qu'elle se corrompe. Si  l'on se réfère au Spoiler de l'Odieux Connard:
Hélas, le règne de la donzelle [i.e. de la méchante reine] est “si maléfique que la nature se retourne contre elle-même” nous dit la voix-off, ce qui est un peu con de sa part, puisque du coup, elle devrait s’en prendre à la Reine et pas à elle-même, mais passons : les récoltes pourrissent sur pied, les fleurs fanent, la terre devient boue, bref, il faudra m’expliquer ce que l’on mange au château puisque plus rien ne vit à des centaines de lieues à la ronde. Ou alors, on se fait des galettes de boue, ce qui doit rendre les banquets particulièrement joyeux et faire la fortune des vendeurs de dentifrice. […]
De nouveau, comme pour Oedipe, le Roi Lion ou Excalibur, la Nature souffre si le roi (ici la reine) est mauvais, vous le reconnaîtrez. On m'accusera de chercher trop loin, après tout ce n'est qu'une version badass film d'action du conte des frères Grimm : quel lien avec le Rameau d'Or ? Je pense qu'il n'y a pas ici de lien direct. A mon avis les scénaristes n'ont simplement pas lu l'opus de Frazer, ils ont juste mis ça parce que "ça faisait conte de Fée", vous voyez. C'est un thème récurrent que ce qui frappe la princesse/le roi/la reine frappe également le monde.
"Coucou, tu ne m'as jamais vu, mais je voulais savoir si tu me ferais l'honneur de… Ah non, c'est vrai tu dors. Bon, ben c'est pas un viol si tu peux pas dire non."
Ainsi dans la Belle au Bois Dormant. (titre original. Sleeping Beauty étant une traduction imparfaite de la part d'anglo-saxons maladroits. Hé ouais, ils ont gagné la Guerre de Cent Ans mais ressentent encore le besoin de venir saccager nos contes et d'adapter les Trois Mousquetaires au cinéma.)Notez que dès le titre, la Belle est associée au Bois, donc à la nature. Dès qu'elle s'endort,  après s'être piquée au fuseau, tous les gardes s'endorment également et le lierre envahit le château, plante rampante,, donc qui colle toujours au sol ou au mur et ne s'élève jamais. Ce n'est donc pas le symbole de la vivacité de la nature mais bien de son endormissement. Dans les contes populaires ou anciens, on trouve également un grand nombre d'analogies avec Robin des Bois, qu'un sympathique quidam résumait dans cet article : habillé en vert, il combat un ennemi associé à l'hiver (Guy of Guisborne) ; il vit dans la forêt, dans les arbres et DE SURCROIT il se dédie à la vénération de la Vierge Marie. Or, rappelons-nous que Frazer lui-même insistait sur les similitudes entre le Vierge Marie et la déesse Diane : pour commencer elles étaient vierges. Ensuite, les chrétiens reprirent de nombreuses fêtes dédiées à Diane en les "traduisant" au nom de la Vierge : ainsi la fête de l'Assomption (15 Aout) reprenait nombre de pratiques à la fête de Diane (13 Aout), la proximité des dates n'est pas une coïncidence. Ahlala ces chrétiens, pas fichus de s'inventer leurs propres fêtes. Par ailleurs, quel autre titre collerait mieux à Robin des Bois que celui de Roi du Bois ? D'un autre côté les scénaristes de Blanche-Neige et le Gros-bourrin ont repris deux-trois éléments de littérature médiévale, donc on peut supposer qu'ils ont un peu potassé leurs leçons de base de Contes, Légendes et autres : ainsi dans le film, la reine souhaite la naissance de Blanche-Neige lorsqu'elle voit trois gouttes de sang sur la neige. Elle réclame alors à Mère Nature (ou au Destin je sais pas) pour Noël une fille à la peau blanche comme la neige, au lèvres rouges comme le sang et aux cheveux noirs comme le corbeau , et la compil' post-mortem de Michael Jackson, s'il te plait, Mère Nature. Le thème des trois gouttes de sang sur la neige, je sais pas vous, mais moi, je l'avais vu auparavant dans Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes :
[…] Tout y était couvert de givre et de neige. Avant qu’il n’arrivât aux tentes, voici venir un vol d’oies sauvages que la neige avait éblouies. Il les a vues et entendues, car elles fuyaient devant un faucon qui les poursuivait à toute vitesse. Finalement le rapace en trouva une à la traîne qui s’était séparée des autres et la frappa si violemment qu’il la précipita à terre. Mais il n’avait pas été assez rapide. Il la laissa donc sans chercher à la saisir et à s’en emparer. Cependant Perceval pique des deux dans la direction où il a aperçu le vol des oiseaux. L’oie avait été atteinte au cou et elle perdit trois gouttes de sang qui se répandirent sur la neige blanche, telle une couleur naturelle. Elle n’avait pas été blessée au point de rester à terre et de laisser à Perceval le temps d’arriver jusqu’à elle. Elle avait donc repris son vol et Perceval ne vit que la neige foulée, là où l’oie s’était abattue, et le sang qui apparaissait encore. Il prit appui sur sa lance et contempla la ressemblance qu’il y découvrait : le sang uni à la neige lui rappelle le teint frais du visage de son amie, et, tout à cette pensée, il s’en oublie lui-même. Sur son visage, pense-t-il, le rouge se détache sur le blanc exactement comme le font les gouttes de sang sur le blanc de la neige. Plongé dans sa contemplation, il croit vraiment voir, tant il y prend plaisir, les fraîches couleurs du visage de son amie qui est si belle. Perceval passa tout le petit matin à rêver sur ces gouttes de sang, jusqu’au moment où sortirent des tentes des écuyers qui, en le voyant ainsi perdu dans sa rêverie, crurent qu’il sommeillait. [traduction de Jacques Ribard : lien]
Si ils se mettent à piocher dans Perceval en quête de petite mystique médiévale (même si le thème du sang sur la neige n'est pas l'apanage de Chrétien de Troyes) on peut s'imaginer que leur volonté de "faire conte de fées" transparaît ici malgré la bourrinade générale sous lequel elle se perd, en mettant Blanche-Neige dans une armure avec une épée et qui tue des méchants en mode guerrière.

Oui, c'est Blanche-Neige. Oui, comme le dit l'Odieux Connard, cette image résume bien la fidélité du film à l'oeuvre originale. D'accord Blanche-Neige chez Disney c'était une grosse cruche qui faisait le ménage et la pâtisserie et attendait qu'on vienne lui violer les lèvres. Le changement avait-il besoin d'être si radical ?
   

 Certes, je  dois abonder dans le sens de l'Odieux Connard. Si ce qu'il dit sur ce film est vrai, alors c'en est un mauvais, et cette structure méta-mythique ne sauve pas le film. C'est sans doute un outil précieux pour façonner des histoires, comme tous les clichés. Comme le dit Pratchett, c'est parce que "les clichés sont le marteau et le tournevis de la boîte à outils de l'esprit". C'est efficace. De même que les thèmes de "la prophétie" et de "l'Elu", même s'ils deviennent profondément chiants dès lors qu'on multiplie leur usage à outrance.

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