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mardi 25 octobre 2011

La Nuit des Religionistes


Oh mon (insérer ici un nom pour la divinité) ! Un religioniste !


Ils se sont réveillés, c’est de notre faute, nous le savons. Où plutôt c’est de notre faute qu’ils dormaient. Ils prononçaient constamment ces mots magiques, source de leur pouvoir, qui leur permettaient de tenir à distance les Anthropomages et autres Ethnosorciers ou Sorciologues. Un enchantement qui permettait l’émergence d’une force  autonome, quoiqu’elle puise ses forces dans ces autres disciplines. Mais je m’emporte, je m’éloigne du sujet principal. Notamment ce bras décomposé qui émerge au pied d’une stèle en grattant la terre alentours, troublant ainsi le calme proverbial du cimetière.
Sur la stèle, il était gravé « Edward Tylor (1832-1917)». Et nul doute qu’en regardant les tombes de Max Müller, de James Frazer, d’Otto ou d’Eliade, on observerait le même phénomène intéressant, quoiqu’inquiétant pour votre sécurité immédiate. Mais nous n’osons plus utiliser le mot fatidique : « religion ». Et ce faisant, nos pouvoirs décroissants n’arrivent plus à les contenir. A travers le monde les bras se débattaient, se débattaient, bougeant toujours plus de terre. Ils pourraient bientôt en sortir. Bientôt.
***
Message découvert, écrit au sang sur le mur du cœur de section de la Faculté de Théologie et Histoire et Science des Religions(HSR) de l’Université de Lausanne, au milieu des cadavres.

C'est une mascarade. Je ne crois pas que sur les autres bancs de l'université on trouverait pareille pudeur. Vous voyez, vous, un prof de médecine affirmer que le terme même de médecine est à proscrire ? « Non, les enfants, aujourd'hui on doit parler d'aménagements physico-chimiques favorables au métabolisme humain, « médecine » , c'est trop réducteur. Et puis comme la santé parfaite n'existe pas ça ne signifierait pas grand chose, haha. »
Hé ben figurez vous que nous en sommes, nous étudions la chose-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom, car après tout, elle n'a aucune réalité objective.
On étudie l'histoire et science des religions. (HSR)

RELIGION, voilà le mot est lâché et les chiens du corps universitaire avec lui. Si j'osais prononcer le vocable fatidique dans un auditoire, on aurait déjà vu les infatigables pourfendeurs d'occidentaux se tordre de douleur et d'incrédulité comme des touillettes en plastique sous la chaleur surnaturelle du bouillon  dégueulasse vomi par nos machines à café. Déjà ils m'auraient attaché sur une pile de livres de phénoménologues et y auraient mis le feu avec une torche en poils de barbe de Marx. Ensuite de quoi on mettrait une petite plaque en cuivre sur mes ossements, à moins qu'on ne grave à même le calcium « puni pour avoir osé dire religion ».
On croira à une plaisanterie. Déjà cette notion est au cœur de notre travail, elle est dans le NOM de la faculté, vous savez « théologie et histoire et science des religions » . Déjà qu'à cause de la partie « théologie » on doit se taper ces enculés de pasteurs œcuméniques qui, tels le Dr Knock, arriveraient à persuader Dmitri Karamazov qu’il croit en Dieu (« Et même si vous croyez pas en Dieu, c’est pas ça, l’important, le message chrétien est U-NI-VER-SEL, vous savez »), on a en plus, dans la partie « histoire et science du machin-qu’il-ne-faut-pas-désigner », les crypto-marxistes objectivants insupportables qui pour s'en détacher nous affirment à corps et à cris que non, la notion de religion est un mur à abolir et qui ne correspond à rien de réel ! Et on a fait une faculté entière pour l'étudier ! Et vous en faîtes partie, tiens !
La preuve, vous diront-ils, c'est l'histoire du terme religion. Ah oui, magistrale cette fascination pour l’histoire. Qui possède l’ascendance des mots possède le réel pouvoir, parce que, c’est bien connu, c’était toujours mieux avant. Et donc, les mots naîtraient dans une contrée magique, exempte de toute erreur et de toute impureté où le sens réel nous frapperait. Au commencement était l’âge d’or du vrai, voilà le raisonnement. Une pratique purement verticale, une approche purement historique serait justifiée par le fait… Que dans notre société c’est l’histoire seul qui accorde la garantie du vrai. L’histoire devient donc une espèce d’Etre parménidien ou néoplatonicien, qui contient tout, est contenu par tout et s’auto-vomit lui-même en permanence. Allez, qu’ils racontent : Auparavant, la religio romaine ne désignait que l'observance scrupuleuse des rites et pratiques qui rythmaient la vie de la cité et encadraient les activités publiques et officielles. A l'époque la distinction religieux/civil ou sacré/profane n'a aucun sens puisque ladite religio met son nez partout. Tout change quand Tertullien l'utilise pour designer la secte de hippies qui suit un certain Jésus.  Ha dans le cul, Rome. L'Empire romain, dépité et fou de rage qu'on infiltre son vocabulaire avec pareille audace finit par se « convertir » au christianisme. Cependant la notion a changé : les chrétiens devant observer les pratiques exigées par l'état romain pour être de bons citoyens tout en croyant en un truc complètement différent (Dieu, tout ça).  Ils firent une séparation entre le religieux et le civil, le sacré et le profane(même si les mots ne sont pas encore là). La religion n'est plus affaire d'actes mais de croyances. Bien joué, Tertullien. Maintenant on est empêtré dans le quiproquo : religion, c'est des lois ? des croyances ? des institutions ? Bof, allez, tout en même temps. Plus Dieu. L'équation va tenir quelques temps.
Donc après les aventures palpitantes de Tertullien, ces gens vous racontent l'histoire de la notion, sans rime ni raison, pendant vingt minutes et à la fin posent une stèle de marbre : RELIGION C'EST PAS BIEN C'EST CHRÉTIEN. Avec arrogance, bien sûr. C'est le genre de personnes qui, en voyant la populace paniquer en 40 parce qu'une panzerdivision leur fonçait dessus, étendard au vent, auraient ricané et objecté que la svastika n'était qu'un symbole indo-aryen de la roue du temps, un symbole positif même, avant de s'en aller, pensant que ça suffisait à démontrer le caractère pacifique de la colonne de fer et de chair menaçante. Quand ils l'ont fini leur exposé, on pourrait se demander, surgissant de la gauche de la stèle (de marbre) : oui, mais attends, quel rapport avec Tertullien tout ce qu'il se passe après ? Les mots changent de sens, non ? On pourrait pas, je sais pas, faire comme tout le monde, choisir une définition et bosser avec ? Admettre que cette histoire est discontinue, que les héritages sémantiques sont discutables et qu'il suffit de négocier avec la gravité au niveau du poids des symboles ? Exemple fort connu : selon toute probabilité, la croix gammée risque de ne plus être un symbole positif pour quelques temps encore, en Europe en tout cas. Ce serait pareil avec le mot « religion » trop sale pour servir encore ?

Mais non, m’objecterez-vous, on l’utilise le concept de religion, regardez. Il apparait trente fois par page, et il est placardé sur toutes les portes et sur les noms de tous les instituts. Bien sûr qu’on l’utilise, mais on refuse de le définir. On le met là parce que la foule vulgaire qui bat nos portes s’en sert constamment. On ne le met là que comme un hameçon, que pour que les gogos comme moi, s’engagent à corps perdu dans ces études, pensant étudier les religions. Bah ouais, même que la faculté de théologie est juste à côté, enfin non, pas à côté. Quand quelqu’un a un bras entier dans votre anus, on ne peut pas dire qu’il soit à côté de vous. Bref.
Donc oui, on l’utilise, mais simplement, on ne peut pas l’utiliser sur quelqu’un d’autre, parce qu’on exporterait les idées qu’on y relie d’instinct dans des contextes où ça ne fait pas sens. C’est un concept par trop chrétien pour cela. Voilà le tabou.
Ah ! Mécréant que je suis, j'ose utiliser le terme tabou alors que chacun sait que, promu par l'ethnocolonialiste/impérialiste/chancelierpalpatinien James Cook, il désignait, selon lui, à Tahiti, les interdictions à caractère « sacré »  dont l'infraction entrainait une punition surnaturelle. MAIS CE N'ÉTAIT QUE SA VISION DE SALE COLONIALISMATEUR TOUT POURRI DE CULTURE CHRÉTIENNE, NON MAIS. Comment OSAIS-JE utiliser des termes qui ont une histoire, tiens ?
Et voilà le problème : tous les concepts ont été usés par des bouches soi-disant imbéciles, on les retrouve aujourd'hui couverts de bave et de marques de dents, on épluche le fruit en espérant l'épurer mais on se retrouve avec un trognon qui noircit bien vite à l’air libre. Forcément, on le jette.
Mais à priori, la notion de religio profondément mêlée à celle de civitas, de pietas, de societas, ne devrait-elle pas également transparaître dans la lecture du terme « société »  ou « culture »  aujourd’hui ? Du mélange confus religio/civitas, on aurait sorti la séparation du domaine civil et religieux, du profane et du sacré et, comme du mercure jeté sur du minerai broyé permet d’extraire l’or, on aurait sorti tout l’aspect social de la chose, sans problèmes, tandis que le terme de religio, usé jusqu’à la moelle par les chrétiens ferait figure de scories impures et inutilisables ? En effet, puisqu’il nous faut nous enfoncer dans la  vulgaire grammaire, cette « métaphysique des pauvres », pourquoi épargner les complices du quiproquo ? Les concepts, après tout, se définissent constamment les uns les autres dans une constellations de rapports difficiles à figer. Les notions de culture, de société ne pourront jamais complètement combler le vide sanguinolent laissé après l’excision de « religion » , puisqu’elles colportent avec elles une part des ramifications qu’elles entretenaient avec, comme autant de petites métastases.
Vous m’objecterez que peu de gens contestent les définitions de « culture »  : « Ensemble intellectuel commun à un groupe d’individus ». Bah évidemment ! Ca englobe de Minus&Cortex jusqu’au langage Javascript en passant par les oeuvres de Sartre, les peintures de Lascaux et la pornographie thaïlandaise, ça c’est de la notion précise et utile. Bon vous me direz, la pornographie thaïlandaise, par exemple, c’est loin d’être commun à beaucoup de gens, et probablement pas à vous (d’ailleurs vous avez tort, vous devriez essayer avant de critiquer, espèce de psychorigide). D’ailleurs, allez trouver une seule chose qui soit commune à toute une société. C’est super. On avait un critère de recherche ;  problématique, certes. Controversé et variable, certainement. Mais là, on le remplace par du rien. Par du que dalle. On avait un terrain d’études à peu près précis, maintenant on doit s’attaquer à ABSOLUMENT TOUT CE QUE L’ESPRIT HUMAIN A PRODUIT.
Mais si les anthropologues osent se servir des mots culture ou société c’est parce qu’ils les ont redéfini et ce avec une définition minimale qui contient les notions d’hommes (au pluriel), de pensée, et c’est tout. C’est vague, tellement vague qu’elle se tient bien tranquille dans son coin et qu’on n’a nul besoin de créer des facultés dissidentes d’Histoire et Science de la Culture (on me fait signe que c’est en cours de création, dépêchez-vous d’aller les abattre avant qu’ils ne prolifèrent et sucent les déniers de l’Etat !). 
Allez, rejoignez moi ! Militons pour une écologie du vocabulaire ! Cessons de jeter aux pourceaux des mots qui peuvent encore servir ! Recyclons les anciennes locutions ! Osons utiliser le langage de monsieur tout le monde ! Sans ça on aura l’air de l’Académie Française qui daigne se pencher au balcon pour chuchoter à la foule ignare que « bon, d’accord, vous avez le droit de dire « les z’haricots » puisque vous insistez. » alors que c’était l’usage depuis deux guerres mondiales. (Bon, dans les faits, l’Académie Française n’a pas levé l’interdit autour des z’haricots, mais on l’a cru, ce qui a donné un joli faux départ et des débats aussi inutiles et spectaculaires qu’un feu d’artifice sous un bombardement au napalm) Mais nous ne sommes pas là pour perpétuer un statu quo, comme ladite académie, mais pour aider à mieux comprendre un monde mouvant. Alors parlons simple, comme avec société et culture.
Osons faire la même chose pour « religion ».
Car si l’on doit rejeter cette notion parce qu’elle émane de notre espace culturel, on ne pourra plus utiliser le français pour parler d’autres cultures, traduites en d’autres langues. Ben oui, après tout le français est trop souvent sortie de gosiers labourés par les hosties et le vin de messe (et le pénis des curés, pour les gosiers assez jeunes) pour aller résonner sous des voûtes couvertes de crucifix, je dis NON ! Refusons de parler français ! Quand on parle de l’islam, on ne doit plus dire Dieu, mais Allah, histoire de faire comprendre que ces gens-là ne sont PAS COMME NOUS ! Plutôt Oskar Freysinger que Tariq Ramadan, si vous dîtes Dieu au lieu d’Allah, c’est bien la preuve que vous vous êtes, tout comme ce taliban, destiné à conquérir l’Occident, à transvaser petit à petit vos idéologies vaseuses chez nous ! Bientôt on en parlera plus d’islam qu’en arabe, histoire d’être sûr qu’on n’exporte pas nos concepts désuets sur des réalités inexistantes. Et, tôt ou tard, quand on aura renoncé à utiliser des termes extérieurs aux objets qu’on étudie on fera de la théologie par procuration.
Magnifique. On ne peut rien connaître avec certitude, sinon soi même, et encore. C’est plus de l’histoire des religions, c’est de l’auto-psychanalyse. C’est une méga-orgie deconstructionniste postmoderniste que je vous présente là, teintée d’un doute cartésien et d’un relativisme historique à faire vomir un nazi. (troisième point Godwin, au dixième, on m’offre une baïonnette).
Mais jamais vous n’avez voulu forger vos outils à partir de minerai religieux, me direz vous. D’ailleurs c’est justement parce que religion vient de l’intérieur d’une religion qu’il est difficile à manier. Non, ce qui vous fait kiffer, vous c’est d’y aller à grands coup de méthode bien historicisée, de traiter ça comme n’importe quel fait historique, n’importe quelle production humaine ou sociale (comme dit plus haut, le tout dans la grande boite à fourre-tout « culture » ). La religion serait donc un domaine d’étude particulier dans la mesure… Où il faut ne pas la traiter particulièrement ! Ainsi, peu importe la limite entre religieux et le reste, la distinction sacré/profane c’est pour les phénoménologues complètement allumés qui ont des noms stéréotypés de lords vampires des Carpates genre Eliade, Van der Leuuw ou Von Otto ! Au diable la séparation du religieux et du reste puisqu’on doit l’étudier comme n’importe quoi et qu’on peut donc étudier n’importe quoi ! Les rites des supporters de foot, Halloween, les « serments de sang »  chez les scouts marins, la légende de Guillaume Tell ou de Gilgamesh, on s’en fout ! On n’a pas défini la religion, et on ne la définira qu’a posteriori. Empiriquement. On étudiera alors dans ces relig… Pardon ! Dans ces « machins dont il ne faut pas prononcer le nom sous peine de raviver le fantôme du Congo belge et d’autres avatars de la colonisation » : la structure : de quelle façon elles existent et s’organisent. la fonction : pourquoi elles existent. la génèse : pourquoi et comment elles ont commencé à exister.
L’aspect premier et principal, qu’on voit à travers deux « pourquois » et deux « comments » c’est qu’elles ont un commencement, qu’elles ont été fabriquées par et pour l’homme ! ce ne sont donc que  des artefacts culturels comme les autres. A ceci près que les hommes en dénient la paternité, tels des monarques monégasques un peu trop volages. Ils n’admettent pas avoir créé les religions, ces salopiauds persistent à affirmer qu’elles émergent d’un ordre du monde supérieur. C’est donc ce «détour de conscience »  ce « refoulement »  qu’il s’agit d’étudier.
Le gros problème vient maintenant. Les religions se démarquent en ce qu’elles semblent, aux yeux de leurs acteurs, d’une portée supérieure au reste du monde. On aborde un autre souci : le Surnaturel.
Nouveaux grincements de dents, convulsions diverses et transports de rage de la part des mêmes susnommés qui m’auraient improvisé un pilori.
D’abord parce que Surnaturel s’oppose à Naturel. Et supposerait donc une Nature immanente à quoi s’ajouterait, par des qualités occultes, un Surnaturel transcendant. Comment définir autrement le surnaturel que par rapport à la science ? Ca impliquerait que tout ce qui est physiquement impossible mais tenu comme possible serait Surnaturel, et donc religieux. C’est bien sûr absurde, il n’y pas besoin d’être religieux pour être con.
Mais ça aborde néanmoins la grande question qui par deux fois s’est déjà immiscée dans ce texte. Y’a-t-il, oui ou non, quelque chose qui différencie les religions, qui permette donc de les définir ?
Et la réponse n’est pas qu’une question de point de vue. C’est une question de foi. L’agnosticisme méthodologique, mon cul ! Tout dépend de si vous pensez que c’est l’homme qui a créé les religions (a) ou si, au contraire, vous estimez que le sacré existe effectivement (b).
Soit a) vous êtes réductionniste/athée, et vous estimez que le surnaturel c’est des carabistouilles inventées pour satisfaire les besoins naturels de l'homme, à savoir se faire sucer la bite. La méthode consistera donc à passer la religion à la Question. Allez, avoue salopard ! On sait que c’est toi qui as créé la religion dans la cuisine avec le chandelier ! C’est toi qui as écrit ces mythes, juste pour en tirer avantage sale valet du capitalisme sclérosé ! Déceler l’aspect historique, c’est déceler l’aspect purement humain et matériel des conceptions religieuses. C’est donc juste pour avoir les couilles au chaud que des Brahmanes ont écrit qu’ils étaient supérieurs ! C’est juste pour satisfaire les besoin des curés que leur prophète a affirmé : « laissez venir à moi les petits enfants »  ! Tous des pourris  ! Tous des enculés qui ne cherchent que leur profit ! Avec moi, camarades crypto-marxistes réductivistes !
Soit b) vous croyez en l’existence d’un surnaturel transcendant dont tout ce merdier qui forme notre terreau de réflexion n’est que la manifestation. Et donc, c’est bêtement de la théologie à peu près externe. Vous faîtes du pur Keshavjee. C’est tout aussi biaisé mais moins marrant, j’avoue.
D’épistémologique, le questionnement devient ontologique. Drôle de vertige et de renversement, vous qui prétendez ne jamais vous intéresser à ce qui existe effectivement, puisqu’hors de notre portée. Vous qui accusez perpétuellement d’ « essentialisme »  et de « religionisme »  toute voix discordante. Parce qu’au fond, vous ne voulez pas vous poser la question de ce qu’est la religion, soit. Mais il faut bien se demander ce qu’on étudie, et ce qu’on peut étudier.
Qu’est-ce qu’on étudie ? Et pourquoi ça nous intéresse ?
Pourquoi ça plutôt qu’autre chose ? Pourquoi ?…
Les préjugés qu’on a enlevé dans la définition et la méthode ne se retrouveraient-ils pas dans le choix des sujets d’étude ? Qui étudie le nazisme ou les visions des drogués de varsovie dans cette faculté ? Personne. On prétend que les dieux, les esprits, les vies après la mort, tout ça n’est pas une composante essentielle de notre cible, mais regardez ce qu’on étudie. Regardez le box-office de la faculté, regardez les six « grandes religions » à choix. Vous dîtes ne pas étudier de religion mais des « traditions »  et des « cultures ». Et qu’étudiez-vous ? Des cultes à possession ! Des panthéons ! Des mythes !  Des légendes ! Même vous, les réductionnistes, le surnaturel vous fait bander, quoique vous le renommiez parfois « paranormal » , c’est ça qui vous attire ici plutôt qu’en anthropologie ! Un autre niveau d’irrationnel, un autre niveau d’explication du monde, une altérité bien plus profonde parce qu’inconsciente !
Ca me rappelle ces gosses qui, mettant leur nom dans un chapeau tirent celui du sexe opposé et sont condamnés à l’embrasser, ce genre de jeux stupides, innocents préludes au viol en réunion. Vous me faîtes l’effet du mal-aimé qui plaque sa main contre ses yeux mais regarde néanmoins entre ses doigts pour être sûr de tomber sur la bonnasse de CM1. Dans le genre « oh ben tiens je vais prendre un sujet au hasard sur les états modifiés de conscience, oh paf, l’exorcisme dans les Carpates. Hihihi. » Insupportable, les EMC ça te branche, va à la Riponne faire chier les drogués ! Ce que vous avez choisid’étudier parle plus que ce que vous en dîtes.
Pourtant de la question « est-ce que notre objet d’étude a quelque chose de spécial ? »  où vous répondez invariablement « non », vient inévitablement « est-ce que notre discipline a quelque chose de spécial ?…
Et les guillemets ne se ferment pas, la réponse s’arrête à mi-chemin sur vos lèvres. Le silence se fait pendant que vous réfléchissez.
Si il y a quelque chose en plus, il faut bien concéder que la religion nécessite une définition, et que le surnaturel y mérite une place, ne serait-ce que pour connaître notre champ d’action. Et l’on sait les problèmes que ça pose.
Sinon alors, notre discipline n’a pas lieu d’être autonome, n’a pas lieu d’être tout court ! Nous ne sommes que des anthropologues autistes qui nous cantonnons à un seul domaine, en convoquant à notre aide absolument tous les autres pour expliquer et clarifier notre marotte. Rien que cet effort désespéré pour tirer le suc des religions devrait nous les faire penser à part ! Voilà notre visage : la figure d’un César conquérant, qui a réuni les forces dévastatrices de l’anthropologie, de la sociologie, de la psychologie, de la philologie, mais qui est cerné par les Rubicons que chacune de ses troupes a creusé en venant le rejoindre ! Alors il tourne en rond, il se retourne, il ne sait que faire, pendant ce temps ses soldats se piétinent les uns les autres. Encerclé par les rivières proscrites il finira néanmoins par rédiger le célèbre ouvrage « La Guerre de ces forêts au nord que je devrais pas appeler Gaule parce que bon, c’est un terme un peu trop romain quand même » .
Mais notre discipline n’aura néanmoins pas lieu d’être, alors cassez-vous en anthropologie  (ou en histoire de l’art) emmenez votre méthode avec vous et déguerpissez du bac à sable où s’amusent ces pauvres théologiens ! Laissez-leur au moins ça !
Ou bien, tolérons qu’on définisse enfin notre objet d’étude et qu’on y ajoute le surnaturel. Quitte à ce que ça ne serve à rien, ou alors il ne faut pas s’étonner de la désertion de la faculté quand vient le temps du Master.
Choisir son Rubicon a quelque chose de risqué, mais rester sur un statu quo aussi incompréhensible et opaque que la Sainte Trinité en allant jusqu’à affirmer l’inexistence de ce dont on doit s’occuper plutôt que de le définir pendant que des gens dont nous n’avons que faire du langage abattent des minarets autour de nous, voilà ce qu’il faut fuir.
***
Université de Lausanne
Quelques heures avant qu’on découvre le message.

Tylor se redressa et se débarrassa de la chair qui lui dégoulinait des bras et de la barbe. Il s’extirpa du tas d’étudiants massacrés. Il contempla le message qu’il avait laissé sur le mur, satisfait, mais étonné du temps (et des quantités d’hémoglobine) que ça lui avait pris. Pas beaucoup de sang dans ces universitaires qui sont tout le temps à bouquiner. En section de science du sport il aurait trouvé tous les sportifs en fin de carrière qui veulent bosser au CIO, mais il se dit, que bon, c’était pas la peine. Tylor soupira. Il comprenait la problématique de la notion de religion, mais merde, quoi, si vous êtes pas foutu de définir ce qu’il y a de particulier dans votre discipline, alors fermez un peu votre gueule, quoi. Au moins de mon temps on appelait un chat un chat.
Tylor allait probablement surgir à Neuchâtel et à Genève, dans la faculté d’HSR aussi, dévorer deux trois cerveaux, ce genre de trucs. Il apprenait le métier de zombie, il espérait qu’on serait indulgent envers sa performance. Mais d’abord il irait méchamment casser la gueule à Max Muller.
C’était plus fort que lui, les religionistes pansophistes insupportable dans son genre, il arrivait vraiment pas à les piffer. Faut pas voir à tout mélanger non plus.

vendredi 14 octobre 2011

Maîtres : Chapitre Six !

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(enfin un moyen de lecture page par page)